‹ Dame FortuneChapitre 5 sur 137 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

et, parfois d'étranges rumeurs s'élevaient de terre et couraient sur ce galant homme. Odieuses inventions, puériles calomnies qui venaient mourir d'elles-mêmes à ses pieds. Dom Marseillette tenait désormais un trop gros état dans le monde pour que personne osât lui demander en face quel droit il avait d'y faire une si belle figure, et qui lui en fournissait les moyens. Lorsque, dans ses heures d'épanchement, Marseillette, au milieu d'un souper, disait négligemment à ses compagnons de table et de plaisir : J'ai travaillé aujourd'hui, on s'entre-regardait, on dressait les oreilles et l'on se poussait du coude. Mais, se disait-on en sortant, que fait-il donc? Ce qu'il faisait! les jours, les mois en s'écoulant ne servaient qu'à épaissir le mystère. Toutefois, comme on ne croit plus en ce temps-ci aux fortunes de princes rapportées de si loin, on tenait en effet pour certain que Marseillette travaillait, et que l'argent qu'il dépensait d'un si grand air n'était pas une manne tombée du ciel. Il fallait bien, au demeurant, qu'il le tirât de quelque part; personne ne doutait enfin qu'il ne fît quelque chose pour accroître et multiplier les fameux dollars d'Amérique. Mais encore une fois, qu'était-ce donc que faisait dom Marseillette? On s'y perdait, on n'en savait rien.

H y avait en ce temps-là dans le quatier de Bâti-

gnolles, au fond d'une ruelle, une petite maison solitaire, que rien ne distinguait extérieurement que sa laideur. Les persiennes brunes s'ouvraient régulièrement chaque matin, entre neuf et dix heures ; un serviteur sexagénaire, muet comme une tombe et de grise mine, apparaissait alors au bord d'une croisée, sur laquelle il attachait une grande cage qui contenait un superbe ara, et, tout aussitôt, il rentrait dans la chambre. L'oiseau s'aiguisait le bec, secouait les ailes, faisait reluire au soleil l'or et la pourpre de ses plumes, et préludait à quelque effroyable mélodie de sa façon ; puis il s'animait à ces jeux comme le corbeau de la fable, battait avec fureur les barreaux de sa cage et remplissait la ruelle entière de ses cris perçants. 0 la surprenante histoire ! Les voisins ne tardèrent pas à découvrir que l'oiseau n'était point du tout là pour y prendre l'air du matin; on ne l'y mettait pas non plus dans la seule intention de leur rompre les oreilles; le pauvre captif jouait son rôle dans une charade dont ils cherchaient en vain à saisir le mot : il servait de signal aux visiteurs, que ses cris guidaient à travers ce dédale obscur jusqu'à la mystérieuse maison, sans qu'ils eussent à demander leur chemin. Qu'imaginer après cela du maître de céans? Quelle vie pouvait-il bien mener? Quel métier sans nom pouvait-il faire ? C'est

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