‹ Dame FortuneChapitre 51 sur 137 · P B.B M I È RE>P A R T IB · texte numérisé non relu

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avons été riches une heure. Pendant une heure, j'ai vu se réaliser tous mes rêves de mère, et puis la vérité s'est fait jour, et je suis retomhée du haut de mes songes. Voilà, sans doute, la cause de mon mal. Vous voyez bien, monsieur, que ma fille a eu tort de vous appeler auprès de moi. Ce n'est pas un médecin qui peut me guérir. »

Le docteur, le curieux docteur était muet ; il regardait alternativement madame Marseillette et sa fille, et il avait peur d'être, lui aussi, le jouet de quelque illusion. Tout ce qu'il avait entendu bourdonnait confusément à ses oreilles et le troublait à ce point qu'il en avait perdu l'usage de son esprit, ordinairement si agile. La veuve du major se leva : il fallut bien faire comme elle ; mais une fois debout, il ne songea plus à se retirer : sa maudite passion de tout savoir le clouait au sol. 3Iaintenant, il croyait comprendre à merveille la retraite de Bernard Lecour; mais le reste, le reste? Comment ces quarante mille francs de rente étaient-ils venus ? Comment s'en étaient-ils allés ?

a Ah! s'écria-t-il, je suis atterré! Pardonnezmoi, mesdames, l'excès de ma surprise. Ce n'est point là ce que m'avait dit madame Lecour. »

Il se fit un long silence. Madeleine avait affreusement pâli. Le bon docteur la considérait avec une extrême impatience : car la lumière devait

enfin naître pour lui de ce qu'elle allait dire ; mais elle se taisait toujours. Ce fut la veuve du major qui reprit la parole.

— Eh bien ! Madeleine, dit-elle, ne voilà-t-il pas le dernier coup ? Je gage que Bernard vous calomnie ! »

Cette fois, Madeleine ne pâlit point ; elle devint rouge comme une grenade mûre ; le bon docteur, en voyant l'effet que produisaient ses finesses, fut tout près d'en sentir quelque remords ; mais mademoiselle Marseillette ne lui laissa même pas le temps du regret :

« Monsieur, lui dit-elle, bien que ma mère se montre un peu rebelle à la médecine, elle a pourtant grand besoin de votre expérience et de vos soins. J'espère donc que nous nous verrons souvent. Mais je vous supplie de ne jamais me parler de M. Bernard Lecour.

— Mademoiselle murmura-t-il.

— Ne revenez plus sur ce sujet, reprit Madeleine avec un peu de hauteur, je vous prie de ne point le l'aire ; si vous insistiez, vous m'ôbli ■ tous

le défendre. »

Mais l'entêté docteur ne se tenait point pour battu, il salua.

« Mademoiselle, dit-il, je reviendrai dans quelques jours. »

Et, comme Madeleine le reconduisait, il la retint encore un moment avant de sortir : il préparait le trait du Pàrthe.

« Allons, dit-il avec un geste soucieux, je vais songer à la malade. Hélas ! quel dommage que vous ne puissiez pas aller en Italie ! »

Le trait frappa juste, il atteignit Madeleine en plein cœur. Elle demeura là, frémissante. — Est-ce un dernier avertissement? se disait-elle; est-ce un arrêt ? Richesse exécrée, dérision de la Providence ennemie, qui lui avait fait perdre son amour, sa pureté d'âme, sa jeunesse, et qui ne pouvait lui servir à conserver la vie de sa mère ? Ah ! jamais ni ses propres douleurs, ni sa vie brisée n'avaient pu fixer un seul instant dans son esprit l'idée de manquer au serment qu'elle avait fait de ne point toucher à cet abominable héritage? Ce voyage était bien la première tentation qu'elle eût accueillie ; mais aussi la tentation était trop forte, et ce devait être un habile démon qui la faisait passer devant ses yeux î

a L'Italie, soit! » s'écria- t-elle.

Aussitôt elle entrevit cent raisons qui justifiaient la résolution qu'elle venait de prendre; en Un moment, elle eut trouvé plus d'arguties et de subtilités qu'un docteur en théologie n'en inventa jamais pour excuser le péché. Il n'était que trop vrai

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qu'elle avait juré de ne pas puiser pour elle-même à l'ignoble fortune d'Honoré Marseillette; mais elle n'avait pas juré cela pour sa mère. Et d'ailleurs n'y a-t-il point de ces cas de force majeure qui suspendent l'effet des plus fermes promesses, devant lesquels la volonté recule impuissante comme le tlot devant la digue? Fut-on jamais criminel pour avoir faussé, devant une menace de mort, une parole donnée? Ainsi raisonnait Madeleine, et, quand elle se sentit bien fortifiée, elle se hâta de retourner vers sa mère; mais, ayant ouvert la porte de la chambre, elle s'arrêta. Ce n'était point que l'effet de ses raisonnements eut déjà cessé ; ce ne fut pas sa conscience, ce fut son cœur qui la retint sur le seuil.

De là, elle se prit à la considérer bien tristement, cette chère ombre d'une mère, autrefois si tendre, si vigilante, indifférente et muette aujourd'hui. Madame Marseillette vit fort bien sa fille et ne donna point signe qu'elle la voyait; elle savait pourtant ce que Madeleine avait dû souffrir dans cet entretien avec le docteur, en entendant parler de Bernard, etMadeleine attendait d'elle un regard, un serrement de main, un mot. « Ne va-t-elle rien me dire encore? » se demandait-elle tout bas avec amertume. Et d'affreuses pensées se levaient tout lutour d'elle, comme ces fantômes qui se dressent

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