PARTI E
la nuit, sur la route, devant le voyageur épuisé. N'était-ce donc que le regret de la fortune perdue, d'une illusion si belle et sitôt dissipée, qui dévorait ainsi sa mère et la jetait dans ce rêve opiniâtre? Ne fallait-il pas y lire aussi un ressentiment d'autant plus cruel qu'il était involontaire, et se déguisait de son mieux sous le masque de la douleur? N'y avait-il pas plus? N'y avait-il pafim reproche dans cet éternel silence?
—Maman, dit- elle en s'approchant doucement de la malade, savez-vous que le docteur Desglins n'a pas du tout changé d'avis : il tient à ce que vous fassiez ce voyage.... maman, ma conscience me dit que nous pouvons bien le faire.
— Votre conscience est indulgente ! répondit durement la veuve du major; je n'irai pas en
Italie Vraiment, ajouta-t-elle plus bas et sans
regarder sa fille, votre conscience a peu de respect pour votre mère.... Vous me faites la charité d'un voyage, Madeleine, vous me prenez pour un de vos pauvres. »
eleiue .qui' précipitamment la chambre.
K oulaiBieJ/air, de l'espace; elle avait besoin • le >». .assurA* le cœur et de rafraîchir son front {ont enflammé de ce qu'elle venait d'entendre. Ce dernier coup lui avait été si rude que peut-être elle en eût perdu la force, s'il ne lui était resté la ressource de douter encore et d'espérer qu'elle avait mal entendu. Non, il n'était pas possible que sa mère se tournât aussi contre elle et songeât à lui reprocher ce qu'elle avait fait pour leur honneur à toutes deux. La pauvre came était malade et s'irritait aisément; elle n'avait pu souffrir cette proposition de voyage, et l'impatience sans doute lui avait fait déliasser sa pensée. Voilà ce que se disait Madeleine. Et cependant elle n'aurait pu retourner en ce moment près de cette mère cruelle. Elle sentait qu'auparavant il lui fallait ranimer son courage à quelque émotion bien pure et bien franche, comme ces armes émoussées qu'on fait rougir à la fournaise et qui ne seraient point retrempées si on ne les jetait dans l'eau vive. Elle se dirigea doue sers la demeure de sa petite
BMI ÈR E P ai: tu:. 131
protégée Juliette, que depuis plusieurs jours elle n'avait pas visitée. Juliette déjr n'habitait plus la masure en ruine, mais une maisonnette toute neuve et toute blanche ;i'ec des jasmins et des treilles; Juliette n'était plus seule au logis.; sa mère, qui se nommait madame Marjolier, y restait maintenant avec elle. Juliette ne pouvait plus pleurer sur son frère, élevé pour faire un avocat, sinon quelque chose de mieux dans la robe, et réduit, par la mauvaise fortune, à travailler sur les grandes routes; Louis Marjolier, ayant en main une recommandation de mademoiselle Marseillette , était allée trouver Me Javognes, qui se faisait une loi de ne jamais lire aucune lettre de recommandation, et qui pourtant avait lu celle-là. Après quoi, il ne lui en avait rien coûté d'installer Louis Marjolier dans son étude en qualité de second clerc, et de proclamer qu'il avait un grand avenir. Madeleine s'assit dans le jardinet, au pied de la maison, devant la treille, où pendaient encore quelques grappes à demi desséchées parmi les feuilles rougies. Un chétif soleil caressait la terre ; le vieil automne gémissait de sa voix morose ; L'air était humide et froid, et cependant Madeleine trouva qu'il faisait bon dans ce petit coin du monde, car, là au moins, elle se sentait aimée. La pauvre dame Marjolier regardait sa jeune protectrice avec
une reconnaissance superstitieuse, mêlée maigre tout d'un peu de frayeur, comme ces bonnes âmes dévotes, contemplant l'image de la sainte qui vient de faire un miracle en leur laveur, et se disant : « Est-ce bien elle? » le croyant de toutes leurs forces, et ne pouvant s'empêcher d'en douter encore un peu dans le fond de leur cœur. Quant à Juliette, — la petite colombe au gai ramage s'était si bien apprivoisée dès le premier jour! — elle alla s'asseoir en face de Madeleine, posa ses deux coudes sur les genoux, sa tète bouclée sur l'épaule de sa bienfaitrice, et se mit à jaser.
C'est que l'enfant avait à faire tout à la fois une grande confidence et une grande prière. Il ne s'agissait de rien moins que de son frère qui allait rentrer à la maison et que Madeleine connaissait peu, car Louis Marjolier l'avait à peine vue. Et Juliette de raconter en riant aux larmes que Louis était bien le plus grand sauvage de la terre, que le nom seul de mademoiselle Marseillette lui faisait peur, et que, jusqu'à ce moment, on avait eu beau faire, toutes les fois qu'elle devait venir, on n'avait pu l'empêcher de prendre la fuite. Mais les dernières marques de la bonté de Madeleine avaient enfin triomphé de sa timidité; c'était lui maintenant qui demandait à voir la fée protectrice de sa famille et a la remercier dans toute l'effusion de sa reeon-