PREMIERE PARTIE
Au nom du ciel, dites-moi toute votre pensée
— Allez en Italie ! » s'écria-t-il, et, sans attendre de réponse, il s'éloigna.
« Madeleine! dit la veuve du major, est-ce que cet homme ne vous a pas encore parlé de l'Italie?
—Il en a parlé, s'écria Madeleine. Devenezvous enfin raisonnable , maman ? Consentezvous....?
— Voilà bien les médecins! interrompit madame Marseillette de sa voix lente et profonde. Ils envoient les gens mourir à Rome ! Encore, s'il suffisait de changer de ciel pour changer de pensée!....
— Hélas! dit Madeleine, je vois bien que cette pensée vous obsède ! . . . .
—Vous êtes au-dessus des regrets, ma fille, repartit aigrement la veuve du major. J'ai moins de philosophie que vous. »
Madeleine se tut.
«Ah! maman, murmura-t-elle au bout d'un instant, en essayant de prendre la main de la malade, vous m'en voulez? Est-il donc bien vrai que....? »
Puis n'osant aller plus loin, elle s'arrêta.
« Que dites-vous? reprit froidement madame Marseillette. Si j'avais des regrets, ce ne serait point pour moi. Peasez-vous donc qu'il ne me soit pas
indifférent d'être riche ou pauvre, sachant si bien le peu de temps qu'il me reste à vivre? Madeleine, vous feriez généreusement à votre mère l'aumône d'un voyage qui ne saurait la rétablir. Eh bien, disposez-en donc autrement pour elle. Je veux être enterrée à Béfort : ce fut la dernière garnison de mon mari. Je mourrai comme lui d'une blessure, mais ce n'est point à la guerre, c'est à la bataille
de la vie que je l'aurai reçue Ah! je ne sais
ce qu'il aurait fait, lui, nous voyant si pauvres !.... Non, Madeleine, je ne sais ce qu'il aurait fait visà-vis de cet héritage !
— Plût à Dieu qu'il eût vécu! s'écria Madeleine. Peut-être aurait-il mieux agi que moi !
— C'est assez ! fit la veuve du major. Je ne veux plus parler aujourd'hui. Votre père aurait fait comme vous.
—Laissons là ce qu'aurait fait mon père, s'écria Madeleine avec énergie. Si j'ai bien compris, vous venez tout à l'heure de me menacer de mourir. La vie vous est insupportable. Et moi, ma mère, croyez-vous donc qu'elle me soit si douce? Si le souvenir d'un passé qui n'a été que la chimère d'un instant vous assiège, mes regrets, à moi, m'environnent comme un cercle de feu où j'étoulîe. Vous êtes malade et vous ne voulez pas guérir ; le médecin vous ordonne d'aller chercher
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un plus beau climat, et c'est un autre voyage, me dites-vous, que vous souhaitez de faire. Eh bien î faisons-le donc de compagnie, ce voyage des âmes, oh ! je le veux bien î La chaîne me paraît enfin trop lourde, et j'attends aussi la délivrance; mais je sais bien qu'elle ne viendra pas. On dit que l'àme est libre ! Vous voyez bien qu'elle ne l'est pas, puisqu'on ne saurait mourir quand on le veut. Je sais que votre cœur s'est détaché du mien : vous qui jusqu'à présent n'aviez vécu qu'en moi, vous vous êtes retirée comme tous les autres, vous aussi vous m'avez trahie. Je ne me plains pas de vous trouver si cruelle, j'excuse votre douleur. Mais devrait-elle pourtant se montrer plus acre et plus injuste que la mienne ? Vos ressentiments, s'il vous est permis d'en avoir, devraient-ils retomber sur moi, la première blessée dans ce que vous appelez vous-même une horrible bataille? La fortune, l'odieuse fortune n'a fait que briller à vos yeux pour s'évanouir aussitôt; vous n'avez été dépouillée que d'un rêve. X'ai-jedonc rien perdu, moi? N'est-ce rien que mes affections brisées et mes rêves avilis? N'est-ce rien que tant d'angoisses, de pleurs et de honte? Ah ! la vie vous avait toujours été trop dure, et l'illusion, en tombant pour la première fois dans votre cœur, y avait trouvé un terrain avide. Une heure a sufii pour
l'y faire grandir, et vous ne pouvez plus maintenant l'arracher. Revenez à vous, maman, je vous en prie .... »
La veuve du major ne l'écoutait même plus depuis longtemps; elle était retombée dans sa rêverie et se parlait bas à elle-même, comme c'était sa coutume. A ce moment, elle se mit à hocher la tête.
a Certes, il ne dépendait que de nous de quitter
la France, dit-elle à demi-voix, et alors C'est
en sortant de chez le notaire que nous aurions dû partir pour l'Italie !
— Ah! maman, s'écria xMadeleine, j'ai souvent cherché ce qui avait pu pousser Honoré Marseillette à nous laisser son héritage; je le sais à présent : il devinait le mal qu'il allait nous faire; il connaissait la puissance infernale de la richesse ; il a voulu se venger sur nous de tous les honnêtes gens! »
Ce matin-là, mademoiselle Marseillette était allée à Paris, afin d'y régler quelques affaires urgentes avec son conseil et son guide, son confident et son