‹ Dame FortuneChapitre 60 sur 137 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

n'estimait pas qu'on put l'aimer désormais comme une autre femme : elle n'était plus qu'un appât et qu'un but, elle était la tentation pour tous et se voyait présentée sans cesse, comme le couronnement d'un ignoble rêve, au monde entier qui cherche fortune. Le matin même, en écoutant les compliments de Me Javognes, qui croyait si bien déguiser ses espérances, elle n'avait fait encore que sourire. Mais ce jeune homme, cet enfant plutôt, qui lui devait tout, l'affamé de la veille, arraché par ses soins au servage de la misère, allait-il donc lui payer sa dette par une injure ? Effroyable passion, instinct fatal, soif maudite, qui mène les hommes, comme la soif de la chair vive et du sang mène les bêtes fauves! Pourquoi Louis Marjolier, si probe et si vaillant quand il était pauvre, à peine sauvé de la pauvreté, n'eût-il point, lui aussi, rêvé la richesse? Pourquoi n'eût-il point résolu de tirer de la bonne occasion tout ce qu'il pourrait, et médité l'admirable coup de se faire aimer de sa bienfaitrice? Il ne faut qu'une pensée pour changer les cœurs. Bernard aussi avait été pur. 11 n'avait que de l'ambition autrefois, et, malcontent, il est vrai, de sa médiocrité, qu'il était loin pourtant des lâches convoitises ! La cupidité n'avait point fait passer sous ses yeux son miroir magique, où le bien et le mal prennent la même

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figure, où l'un et l'autre n'apparaissent pins que comme la double illusion des simples, où les plus chers sentiments se rapetissent et s'effacent, où l'on ne voit bientôt plus rien que le rayonnement de ses propres désirs. Ah! certes, il eût alors répondu avec toute la violence d'un honnête cœur indigné à qui fût venu lui dire qu'il allait, avant si peu de temps, renier ses dieux, se renier lui-même, et qu'il n'aurait pas peur un jour d'imposer une action déshonorante à sa maîtresse pour prix de la continuation de son amour...

Ce fut là que Madeleine s'interrompit, car elle arrivait chez elle. Le jour baissait; elle crut d'abord que ses yeux la trompaient. Et cependant elle chancela^ tant l'émotion fut aiguë et soudaine. Qui avait-elle vu?... Non! qui avait-elle cru xoir, là, devant la maison?... Bernard!

Bernard ! Son premier mouvement fut encore de s'enfuir. Elle ne s'arrêta qu'au bout de quelques minutes, palpitante, épuisée, rougissant de sa faiblesse, rendant grâces cà la nuit tombante, qui avait empêche du moins qu'on ne la reconnût dans sa fuite. Et puis elle revint sur ses pas, hésita bientôt, recula dix fois, et, s'avançant enfin avec mille précautions dans la nuit devenue tout a fait noire, elle atteignit de nouveau les abords de la maison. Bernard avait disparu.

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Si c'était lui, g,ue venait-il l'aire au pied de cette demeure, devant laquelle il n'aurait dû passer qu'en détournant les yeux? Deux motifs se présentèrent à l'esprit de H.cleleine : le premier lui parut s'accorder1 à merveille avec les charitables avertissements â\ docteur Desgiins, avec l'astuce profonde qu'elle connaissait à madame Lecour, et l'impitoyable loi que se faisait l'habile femme de tacher toujours de mettre de son côté les jugements du monde. N'était-ce point elle qui avait inspiré cet étrange retour à son fils? N'était-ce pas sur quelque adroite instigation de sa part qu'il avait imaginé de venir errer autour de cette maison, comme un exilé le long des rives de la patrie d'où l'a banni l'injustice ? Et tout cela n'était-il pas bien combiné pour que la ville entière pût croire que Bernard Lecour était un amant désespéré, qu'il n'avait point cessé d'être fidèle à mademoiselle Marseillette, et qu'en vérité il l'eût épousée riche aussi bien que pauvre ; que tous les torts venaient du côté de cette fille ambitieuse, en qui la nouvelle fortune avait mis de nouvelles prétentions et d'autres espérances, et que c'était elle qui l'avait chassé ? Madeleine refaisait mot pour mot, sans s'en douter, l'ingénieux roman raconté par la mère de Bernard à ses amis, le soir de la fête ; elle connaissait bien madame Lecour. Quant à l'autre

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motif que Bernard... niais, non!.'.. Q' •!« dérision! quelle folie ! il nN avait que le premier qui put être vrai! Celui-là n ait qu'une sotte chimère! il ne fit que traverser la .ensée le Madeleine ; ^lft se trouva bien faible et biei\ lâche de l'avoir accueilli., ne fût-ce qu'une : conde. Et pourtant

Et pourtant elle était sûre que Bernard l'avait aimée. Elle savait bien qu'il lui avait donné tout ce qui pouvait tenir de passion dans son àme, dès le premier moment qu'il l'avait vue ; qu'il l'avait sincèrement, ardemment voulue pour sa femme, malgré leur peu de bien à tous deux, malgré la sourde résistance de madame Lecour, surprise et épouvantée de rencontrer, pour la première fois, une volonté chez son dieu. Oui, Bernard avait aimé. L'étincelle de la vie s'était allumée dans ce triste cœur, la flamme avait traversé ce loyer glacé ; l'amour avait fait un miracle de plus, et ce miracle avait duré deux ans. Flamme mystérieuse et divine, qui brillait chez l'ingrat, il y avait encore si peu de temps, était-ce donc elle qui rejaillissait tout à coup des cendres mal éteintes de ses souvenirs ? elle qui se réveillait dans les profondeurs de son être, attisée par un vague remords? elle qui, peut-être, le ramenait malgré lui devant la maison délaissée?... Ah! Madeleine se mourait

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