‹ Dame FortuneChapitre 62 sur 137 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

était leur arrière-pensée à tous deux, puisque enfin elle savait, à n'en pas douter, qu'ils en avaient une.

Le lendemain, un inexprimable délire s'empara d'elle quand, à la même heure que les deux jours précédents, Bernard parut sous lesv croisées. Elle allait à l'aventure dans' la chambre, s'arrètant parfois encore devant sa mère : la veuve du major, brusquement arrachée au sommeil, fixait sur sa fille des yeux mornes et irrités; Madeleine frissonnait et fuyait au bout de la pièce. Jamais elle n'avait senti de pareils mouvements dans son àme; ce n'était plus des plaintes, mais des malédictions qui lui venaient à la bouche. Elle quittait sa retraite, et, malgré elle, se retrouvait près de la fenêtre à regarder Bernard. Lâche cœur, ombre moqueuse de l'amour, ridicule fantôme, forme vide qu'elle avait aimée ! Un sourire plus amer que tout le reste se fixait alors sur ses lèvres. « Non, . non, se disait-elle, il ne viendra pas me demander pardon; il n'en a pas même la pensée; il n'a de force que son orgueil. » Elle remarqua que Bernard, tout en continuant de ne jamais tourner les veux vers la maison, ne doutait point qu'on ne l'y vit, qu'on ne l'y désirât peut-être; que chacune i Indes était calculée, chacun de ses pas mesuré avec soin; que, de plus, il s'était extraor-

dinairement paré pour cette expédition hardie. Quelle pitié ! sa mère lui avait dit : « Bernard, faites-vous beau; » et il avait obéi comme un enfant, et il s'était mis en route, tranquille et sur d'une victoire qu'il avait si bien préparée. Pendant ce temps, madame Lecour, se retraçant vivement tous les regrets dont la vue seule de ce fils adorable allait remplir la triste Madeleine, se disait : o Nous l'emporterons! c'est aujourd'hui qu'elle va se rendre. C'est elle qui nous rappellera. » Quelle bouffonnerie! Mais, bien qu'elle en sourît toujours, Madeleine se demandait si cela n'était pas juste. N'était-ce pas la punition même du sentiment qui l'avait unie naguère à Bernard, de cet attachement trop facile et trop prompt, de cette ivresse enfantine dont elle avait été saisie en le voyant pour la première fois, de cet imprudent amour, né des sympathies du sang et de la jeunesse et non des désirs de l'âme? Fatal et détestable amour, comme on l'avait bien tué dans le cœur de Madeleine ! Et pourtant

Et pourtant, s'il était mort, qu'était-ce que cette colère, cette anxieuse et mortelle attente ? Pourquoi, lorsque ses regards tombaient sur cette main que Bernard avait si soigneusement gantée de frais, comme pour le bal, Madeleine se souvenaitelle si bien de l'avoir serrée dans les sienne- ! Et

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pourquoi ce mot qu'elle répétait tout bas : « Il ne viendra pas frapper !....»

Lorsque mademoiselle Marseilletle entrait à la maisonnette blanche, la petite Juliette ne manquait jamais d'accourir et de se jeter au cou de sa bonne amie. C'était alors de petits cris de plaisir et des battements de mains, puis un babil qui ne finissait plus et qui s'entremêlait de grands éclats perlés comme un gazouillis de fauvettes ; mais le jour suivant, quand Madeleine arriva, Juliette demeura sur sa chaise. Elle avait les paupières gonflées et les yeux tout brillants de larmes : sa bonne amie s'approcha doucement; l'enfant devint rouge comme une cerise. Ce trouble était si différent de sa joie accoutumée, que Madeleine lui en demanda vivement la cause. Juliette se prit à pleurer.

Madeleine la pressait de lui répondre. L'enfant, au milieu de ses sanglots, lui raconta que, le jour où son frère lui avait remis chez Me Javognes une boîte qui contenait un présent pour elle, il était rentré le soir, pale et tout hors de lui, et que son premier mot avait été pour demander si made-

moiselle 3Iarseillette avait ouvert la boîte. Comme on lui répondait que non, il s'était laisse aller sur une chaise, en poussant un grand soupir. Mais Juliette l'avait ouverte, elle, cette boîte qui lui était destinée : elle y avait trouvé une lettre. Louis, la voyant dans ses mains, s'était liàté de la lui arracher, et, s'enfuyant dans sa chambre, n'en était sorti que le matin. La lettre, dans son égarement, il croyait sans doute l'avoir détruite, et il ne l'avait qu'oubliée. Juliette, la retrouvant décachetée, Juliette l'avait lue. Ce fut ici que ses pleurs redoublèrent. Elle se cacha la tète dans le sein de sa bonne amie, en s'écriant qu'il ne dépendait que d'elle seule d'empêcher un grand malheur; puis elle baissa la voix pour lui dire, ce que Madeleine devinait trop bien, que c'était à elle que la lettre était adressée.

Madeleine écoutait avec une profonde tristesse, mais sans la moindre colère. Elle demeurait sans force contre cette dernière illusion qui s'enfuyait en la raillant comme ces oiseaux mal privés qui rongent les barreaux de leur cage et s'envolent en poussant un cri moqueur. Ainsi donc ses pressentiments ne l'avaient point trompée, quand ils l'avertissaient de se tenir en garde contre ce jeune homme ! C'en était fait. Encore unmasque de levé! encore un abîme ouvert ! ( in ne se détache de rien

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