‹ Dame FortuneChapitre 63 sur 137 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

sans douleur. Elle ne put s'empêcher de jeter tout autour d'elle un regard attendri, n'oubliant pas que, depuis sa richesse, elle n'avait goûté d'heures pures et tranquilles que dans cette maison qu'elle se plaisait à nommer la maison du refuge, dont les murs même auraient dû trouver une voix pour la bénir, et dont la méchante folie de Louis Marjolier allait la chasser pour jamais.

« Juliette, dit-elle, c'est vous à présent qui viendrez me \oir —Eh quoi! fit Juliette, vous ne viendrez plus ici? Ce n'était donc pas moi que vous aimiez? Vous voulez nous punir de notre malheur et

m'abandonne r parce que Louis va partir — Par

tir? dit Madeleine. — Oh! reprit l'enfant, vous n'avez pas lu sa letire. » En même temps, elle la tirait de son sein où elle la tenait cachée, et la mettait dans la main de Madeleine. « Allons, murmura mademoiselle Marseillette, je vois bien qu'il faut la lire.»

Louis Marjolier lui disait qu'il s'était bien longtemps combattu pour ne point écrire ces lignes, et bien longtemps aussi pour se décider aies écrire; qu'il avait une peur mortelle de l'offenser, et qu'il n'avait pu résister pourtant au désir de lui envoyer ce dernier témoignage de sa reconnaissance,— le dernier, puisque enfin il allait partir,— qu'il chercherait en vain à lui peindre tout ce qu'elle avait mis dans sou cœur; qu'elle l'avait rendu indiffé-

rent pour le reste du monde; qu'il ne respirait plus que par l'ardeur de donner sa vie pour une fantaisie qu'elle daignerait avoir, pour le plus léger souhait qu'il lui plairait de former ; que si l'on était le maître de mourir, il saurait bien mourir sous ses yeux, mais qu'il n'avait plus courage d'y vivre ; que, la voyant si belle et si bonne, il voudrait l'adorer comme une sainte, mais que la peur, ou plutôt la seule idée de son mépris, le glaçait ; qu'il savait bien qu'elle ne tenait à lui que par le bien même qu'elle lui avait fait, et que le sentiment du peu qu'il était devant elle lui devenait chaque jour si insupportable, que Féloignement lui semblait doux en comparaison de ce supplice; que, s'il était libre, il choisirait Fexii le plus lointain, afin de mettre un monde entre lui et celle qu'il aurait voulu ne jamais cesser de servir à genoux, mais que sa pauvreté ne lui laissait d'autre ressource que d'enchaîner sa liberté, afin d'enchaîner du même coup sa folie, et qu'enfin il allait se faire soldat....

Elle continuait sur ce ton cette audacieuse lettre, qui était pourtant si naïve. Le pauvre Louis adorait mademoiselle Marseillette comme une sainte : il ne l'aimait point comme une femme, ou du inoins il n'avait pas poussé la témérité jusqu'à le lui dire, et ce terrible mot amour, q i voltigeait

autour de lui sur le papier n'avait pas osé se mettre sous sa plume. A n'en pas douter, c'était le premier billet d'amour que le jeune homme eût jamais écrit; c'était un bégayeraient d'entant, et Louis approchait cependant des vingt années; mais ses malheurs mêmes avaient préservé sa jeunesse; ; son cœur ne se fût point ouvert de longtemps sous le froid de la misère; les pauvres sont toujours mineurs.

Mais, à l'instant où l'étrange démarche de Bernard venait de raviver en elle son ancienne blessure, quel rapprochement pour Madeleine que ce véritable et jeune amour, s'échappant de ces lignes plaintives ! Elle demeurait muette à les relire ; elle en avait le cœur embaumé. Louis finissait en lui disant qu'il espérait bien qu'elle lui pardonnerait. Ah ! si le pardon se mesurait à l'injure, il devait lui être aisé de l'obtenir ! Madeleine réfléchit encore quelques instants, puis, ayant pris son parti, elle sécha d'un mot les pleurs de Juliette, en lui promettant que son frère ne se ferait point soldat.

Sans s'expliquer davantage, elle sortit et prit le chemin des boulevards, que M. Louis 31arjolier ne pouvait manquer de suivre à son retour de Paris. La nuit était proche, l'air glacé; mademoiselle Marseiilette n'en marchait pas moins bravement sous ce ciel d'airain, les pieds dans le givre, ne son-

géant qu'à la mission de consolatrice et de sœur qu'elle allait remplir auprès du pauvre enfant, qui

s'était abusé. De loin, elle l'aperçut sous les arbres; doutant que ce fut elle, il s'arrêta; puis, en étant sûr, il pressa le pas et courut. Madeleine tenait encore la lettre ; doucement, elle la lui montra. La foudre, en tombant devant lui. ne l'eût point frappé de plus de terreur. Mademoiselle Marseiilette lui donna la main; il chancelait.

Cette émotion, qu'elle aurait dû prévoir, ne l'embarrassa pas médiocrement. Mais Louis,, ayant jeté sur elle un regard de ses grands yeux noirs, ce regard ne l'offensa pas. Il lui sembla qu'au milieu de la crainte et de la tristesse qu'ils exprimaient, elle n'y voyait guère moins de candeur que dans les yeux de Juliette elle-même. Le jeune homme sentait si bien qu'il était coupable, qu'il baissait la tète et ne trouvait pas une parole. L'embarras de Madeleine en redoubla. ÎI fallait pourtant en finir; elle ne pouvait laisser plus longtemps sa main dans les siennes, ni rester ainsi penchée sur ce jeune cœur plein d'alarmes, comme un lis sur une onde troublée.

a Monsieur Louis, dit-elle d'une vois altérée. nous ne pouvons plus nous voir.... »

il ne répondit que par un geste si désespère. qu'elle en sentit des pleurs dans ses yeux.

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