‹ Dame FortuneChapitre 64 sur 137 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

« Restez à Paris, lui dit-elle vivement; mais je vous défends de vous faire soldat. »

Puis elle s'éloigna du pas le plus rapide qu'elle put. Elle avait juré de ne pas se retourner.

Elle ne manqua point, en rentrant au logis, de retrouver sa mère à la place même où, le matin, elle l'avait laissée. La veuve du major tenait encore par le bout d'un fil échappé son tricot, qui roulait à terre; elle était si immobile, si rigide, qu'elle semblait avoir été sculptée ou pétrifiée toute vivante. « Hélas ! pensa Madeleine, voilà ce qui m'attendait ici, voilà le soir d'une belle journée. » Mais quel prodige ! L'image de pierre s'animait à sa vue. Un éclat de rire moqueur sortit de cette bouche glacée.

« Madeleine ! dit madame Marseillette, il y a une lettre à votre adresse. Je crois qu'elle est de Bernard Lecour- »

Une lettre, encore une lettre! Et de Bernard! Madeleine eut envie d'abord de la déchirer sans la lire, car elle pensait à la lettre de Louis Marjolier, et se disait que celle-ci ferait honte à celle-là.

« Eh bien! dit^a veuve du major, vous ne la lisez point? Est-ce parce que vous savez ce qu'elle contient? Je le sais aussi, moi. »

Madeleine regarda sa mère'; mais, en voyant ce froid et cruel visage, elle se sentit saisie de vertige

et détourna les yeux. Alors, elle s'en alla prendre la lettre posée sur un meuble et rompit le cachet.

« Quoi ! Madeleine, depuis deux mois, pas un regret* pas un mouvement du cœur! Pas un mot qui nous ait fait entendre que tu ne nous hais point, comme le croit ma mère! Souvent elle me dit, en pleurant, que tes préventions contre elle datent du jour même où, tout enfant, tu l'as vue pour la première l'ois. Tu ne sais pas le mal que tu m'as l'ait en forçant ainsi mon cœur à se partager entre ses deux seuls amours! Si ma mère était moins bonne, j'aurais peur de l'offenser en lui montrant que je ne pense qu'à toi, et de m'entendre nommer ingrat quand je lui dis que je t'aimerai toujours. Que n'ai-je la mémoire aussi légère ou bien aussi implacable que la tienne! Ce n'est pas ma faute si je ne peux oublier que j'ai été le compagnon de ta jeunesse, ton frère, ton camarade et ton amant. Ma mère a beau me dire que tu as changé de sentiment en même temps que de fortune, je ne vois que trop bien qu'elle a raison; mais je n'ose porter de jugement sur une si triste métamorphose : je n'ai pas l'esprit assez libre, et tout mon être est trop plein de toi pour (pie je sois un bon juge. Il ne se passe pas de jour, ni d'heure,

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