première partie
que je ne me mette à rechercher la cause des dissentiments qui se sont élèves entre nous; je ne l'aperçois point. C'est un orage éclaté dans le ciel bleu, vois- tu. Comment se fait-il donc qu'il ait duré si longtemps? On dit que tu fais un usage tout à fait singulier de ta nouvelle richesse, que je déteste, et que tu donnes tes revenus aux pauvres. Tu as sans doute un motif pour en agir ainsi. (Ce motif, ne le connaissait-il pas?; Hélas! cela ne me regarde plus. Et pourtant, je ne peux m'empècher
de songer.... mais non Ah! pourquoi ne te le
dirais-je point? Qu'il eût été beau, Madeleine, d'être deux à la noble tâche que tu t'imposes ! Nous aurions fait le bien ensemble.
« Mais tu ne peux souffrir ma mère. Elle vaut pourtant bien mieux que toi, car son cœur ne demande qu'à se rouvrir quand le tien est muré. Je te jure qu'elle n'a d'autre passion que de vaincre ton injustice. L'autre jour encore, nous vînmes a causer tous deux de tes charités. « Je crois que « notre chère ingrate a suivi le bon parti, s'est- « elle écriée tout à coup. Si vraiment son héritage « était impur, et si le malheureux qui le lui a lé- « gué avait commis tant de crimes, chacune de ces « aumônes est une prière pour sa pauvre àme. » Rappelle-toi que ma mère est fort pieuse. Voilà pourtant à quoi nous passons nos soirées, désor-
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mais si tristes et si vides! à parler de ioi, ma chère àme. Ah! ne m'as-tu donc pas vu sous ta fenêtre, allant mendier un regard de celle qui devait être à moi tout entière de corps et d'esprit jusqu'à la fin? Il me semble pourtant que tout ce qui t'entoure doit te dire : Souviens-toi! Songes-tu que le soleil qui vient te visiter dans ta chambre où tu nous boudes, comme une méchante orgueilleuse enfant, est le même soleil qui a éclairé l'an passé nos belles promenades dans la forêt? Souviens-toi, ma chère vie. Je ne demande qu'une bonne parole pour accourir. Non, je n'en croirai jamais ma mère; ce n'est pas vrai, tu n'as pas pu changer de cœur. »
Qui avait écrit cela? Bernard ou sa mère? Sa mère, dont le nom revenait à chaque ligne. Quelle habileté! quelle souplesse! quelle orgueilleuse plainte! quelle douce amertume! quelle lettre! Madeleine éprouvait à la lire la même sensation que si elle eût tenu dans ses mains une fiole de cristal pleine d'une claire liqueur. Se fut-elle jamais doutée que c'était du poison si elle ne l'avait point su? Mais elle connaissait si bien celui ou celle qui avait distillé ce subtil langage! Ses yeux relurent la lettre entière, son conir se cabrait devant chaque mot.
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Que Bernard, sans îc vouloir, s'était bien peint dans ce pli suspect! Il s'y était mis tout entier : c'était bien la fausse loyauté, la fausse tendresse, la fausse chaleur de cette àme toute de semblants et de feintes; c'était la duplicité ordinaire sous laquelle il savait recouvrir son ambition et ses misères, sa mollesse et son orgueil. Pauvre personnalité aveugle, et pourtant si bien soumise à sa mère ! pauvre idole si bien remplie de l'esprit funeste de sa prêtresse, qu'il ne parlait que pour elle et par elle, et, qu'au risque même de gâter une cause qu'ils voulaient regagner ensemble, il n'avait qu'elle à la bouche. Quoi! dans toute cette lettre trop longue, dix fois trop longue, si elle eût été dictée par le regretou le repentir, ils n'avaient pu tous les deux trouver à gHsser autre chose que d'habiles reproches ! Quoi ! ils n'avaient eu d'autre pensée que de se ménager eux-mêmes ! quoi ! Bernard avait eu la lâche patience d'écrire ces trente lignes, quand il aurait suffi d'une ligne, d'un mot, d'un demi- aveu, d'un de ces accents du cœur qu'il réclamait de sa maîtresse ! Voilà ce que madame Lecour, si grande politique qu'elle fût, ne pouvait comprendre, parce qu'elle ne pouvait le sentir. Mais comment Bernard ne l'avait-il point senti, lui qui, du moins autrefois, avait aimé?
Lorsque le matin parut, Madeleine entra brus-
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quement dans la chambre de sa mère et se mit à genoux au pied de son lit : « Maman, lui dit-elle, n'avez-vous pas pitié de moi? Aie laisserez-Yous seule jusqu'au bout? Vous n'avez que trop bien deviné ce qu'il y avait dans cette lettre. Que voulezvous que je fasse à présent si Bernard revient ici? »
La veuve ou major demeura quelques instants sans répondre. Elle avait étendu la main vers sa fille, et, machinalement, du bout des doigts, effleurait cette belle chevelure pâle, que naguère elle aimait tant. Madeleine tressaillait déjà d'espérance.
« Eh bien, Madeleine, dit enfin la veuve du major, ne faut-il pas vous accoutumer à être seule et a agir comme si je n'était plus là? Je n'ai pas longtemps à rester au monde...
— Maman!... s'écria Madeleine.
— Ah ! je sais bien que vous ne le croyez pas, reprit madame Marseillette. Vous pouvez être la maîtresse de votre fortune, ma fille, vous ne Fêtes pas de ma vie. Il faudra bien que vous me permettiez de mourir. »
Le jour passa comme la nuit, comme la matinée; les heures tombèrent lourdement une à une, le soir vint, puis encore la nuit, neuf heures sonnèrent. A chacun des coups de l'horloge, Made-
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leine sentait un flot de sang libre qui ruisselait et ci reniait dans son cœur. « Dieu soit loué ! s'écriat-elle, ce ne sera pas aujourd'hui. »
On frappa; elle se traîna jusqu'à la porte, rouvrit et ne put retenir un grand cri. C'était madame Lecour.
D'abord elles s'entre-regardèrent; Madeleine reculait malgré elle, madame Lecour restait immobile; elle avança la main, Madeleine retira les siennes. Chacune d'elles sentit la blessure que son regard ouvrait dans le sein de l'autre ; elles baissèrent les yeux d'un commun accord, puis elles demeurèrent ainsi quelques secondes en présence, sans voix, sans haleine toutes deux. Ce fut Madeleine qui retrouva le sang-froid la première. D'un geste, elle invita madame Lecour à la suivre, et, toujours en silence, la précéda au salon.
Durant 'ce court trajet, quel tumulte dans son cœur! quels retours d'orgueil ! quelles pensées de juste vengeance ! Elle allait donc la tenir à sa merci, cette implacable ennemie de son bonheur; elle l'avait forcée cà revenir, en suppliante, frapper à la porte de cette maison, cette perfide conseillère de Bernard, qui avait si longtemps espéré d'y rentier la tète haute! elle la conduisait à sa suite, et, bien qu'aussi émue, aussi pâle qu'elle-même, elle marchait pourtant enivrée de sa victoire ! Mais comme
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on arrivait au salon, elle hésita, se demandant avec anxiété quelle attitude sa mère allait prendre en face de l'étonnante visiteuse, car elle ne lui avait parlé que de Bernard, elle n'avait annoncé que lui ; et madame Lecour ayant fait un pas pour se diriger vers la malade, elle l'arrêta; La veuve du major allait tourner la tète... Ali ! 3iadeleine n'eut point redouté l'ancienne violence de sa mère à la vue de cette femme détestée; elle craignait plutôt quelque marque de sa douloureuse folie du moment; elle craignait surtout son indifférence, et madame Lecour le devina. L'habile femme examina cette chambre muette comme une tombe, et cette grande figure inerte assise au coin du foyer; elle eut soudain un trait de lumière et pénétra d'un coup ce qui s'était passé dans la maison depuis deux mois. « Madeleine! dit-elle, je le vois bien, votre mère ne vous aime plus. »
C'était le premier mot qu'elle eût osé dire. Bien qu'elle eût parlé tout bas, le murmure de cette voix, qui n'était point celle de Bernard, frappa la veuve du major. Elle n'attendait en effet que Bernard; ses yeux s'ouvrirent, elle reconnut madame Lecour, et le sentiment se réveilla tout à coup dans son âme endormie; elle se leva droite, impassible, semblable à l'ombre de la justice, traversa le salon, sans vouloir même regarder autour d'elle, et sortit.