‹ Dame FortuneChapitre 66 sur 137 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

« Vous voyez bien qu'elle m'aime encore, s'écria Madeleine, puisque sa première pensée est de s'éloigner de vous ! »

Madame Lecour se laissa tomber dans le fauteuil même que la veuve du major venait de quitter, et se couvrit le visage.

« Est-ce bien elle qui parle ainsi ? murmurat-elle, est-ce bien notre Madeleine? Ali! l'ingrate !

— Et moi aussi, lui dit Madeleine avec énergie, moi aussi je pourrais dire : est-ce bien elle qui me nomme ingrate? Croyez-moi, madame, il est temps de finir cette triste comédie. L'beure est venue d'être sincère, puisqu'enfin tous les pièges désormais seraient vains et tous les détours puérils. Qui vous amène ici? Je suis tentée de me demander si ce ne serait point l'impatience d'examiner de vos yeux votre ouvrage. Ah ! vous avez fait une impitoyable guerre à une fille que vous croyiez sans défense, parce qu'en effet elle n'était défendue, je ne crains point de vous le dire, que par la force et la pureté de son cœur. Venez-vous voir si je ne suis pas enfin prête à me rendre, ou tout au moins si je ne suis pas lasse?

— Madeleine, répliqua madame Lecour, les prières seules de Bernard m'ont ramenée près de vous ce soir.

— Ce sera donc une démarche inutile, dit froidement Madeleine. En vérité, voire fils n'a pas plus d'intérêt désormais à m'aimer qu'il n'en avait autrefois, avant que je ne fusse riche, et quand vous souffriez si impatiemment qu'il m'aimât. Ma fortune n'est plus à moi ; je l'ai donnée.

— Madeleine, Madeleine, dit madame Lecour, en lui saisissant les deux mains, qu'elle réussit enfin à emprisonner dans les siennes, voilà un mensonge bien outrageant pour nous, car je sais que vous me mentez.

— Je ne mens pas, s'écria Madeleine. Si je n'ai point fait ce que je vous dis, je vous jure que je le ferai demain.

— Faites- le donc, répartit madame Lecour d'une voix parfaitement calme. On dirait, chère enfant, que c'est une menace et que nous vous le défendons. Cela ne nous regarde pas. »

Madeleine se tut, ses forces diminuaient. La première flamme de son ressentiment était bien près de s'éteindre. Ces mains qui tenaient les siennes et dont elle ne pouvait autrefois souffrir le contact, parce qu'elles étaient brûlantes, lui semblaient alors glacées : le froid montait dans ses veines et gagnait le cœur, tandis que le regard brillant de madame Lecour la fascinait malgré elle.

Enfin elle sentit qu'elle allait céder, être vain-

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