Première partie
lettres de part, les convenances, le délai légal et le maire ! Dieu seul put deviner ce que pensait à ce sujet-là mademoiselle de Saint-Sorlin ; mais son père témoigna qu'il avait grandhàtc d'en finir et l'on se hâta. Tout fut entendu, réglé, expédié en moins de deux semaines. Mademoiselle de Saint- Sorlin, sa mère étant malade, fut obligée de veiller elle-même aux apprêts de la cérémonie, et quoique sa modestie en eût à souffrir, il fallut bien se faire aider par son fiancé. Il devait y avoir un grand repas, un bal, des noces éclatantes et solennelles, une fête de réparation complète. Les deux jeunes gens dressèrent ensemble la liste des invités. Ces soins-là et d'autres encore les occupèrent durant plusieurs jours; ils ne se quittaient plus, et, dans ces longs tète-à-tête, les deux futurs époux apprirent à se connaître mieux. La force de leur situation, l'envie qu'ils avaient tous les deux au moins de ne pas se déplaire, et le mutuel attrait de la jeunesse rapprochaient si manifestement ces deux jeunes cœurs, que M. de Saint-Sorlin en avait les larmes aux yeux quand ils les regardait, et qu'il s'écriait : Quel amour ! Et, vraiment, mademoiselle de Saint-Sorlin n'était point du tout éloignée d'aimer son fiancé : il n'y avait d'égal au goût de plus en plus vif que chaque jour elle se sentait pour lui, que le mépris croissant qu'elle
faisait de son caractère, et l'innocent désir, qui ne la quittait point, de se venger un peu de sa longue indifférence et de ses essais de trahison. Tandis que Bernard écrivait les lettres d'invitation, il ne s'aperçut pas que, le plus adroitement du monde, sa belle fiancée lui en dérobait une et remportait dans sa chambre. Elle y mit l'adresse de sa main : « A madame et à mademoiselle Marseillette. » Elle veilla par elle-même à ce qu'elle partît aussitôt.
On était au 1er janvier. Un anneau s'ajoutait à la chaîne des temps, déjà si lourde pour ceux qui connaissent le poids du passé ; on n'entendait partout que vœux et compliments, tendresses tapageuses et pieux mensonges; le monde entier se mettait en fête et se réjouissait hypocritement de vieillir. La veuve du major et Madeleine s'embrassèrent plus étroitement que de coutume, en échangeant les souhaits de la nouvelle année. L'une se disait : « Mon Dieu ! je ne la passerai point tout entière; » l'autre : « Grand Dieu! me condamnerezvous donc à la voir finir? » Celle-ci mentait à sa jeunesse et à elle-même, celle-là disait vrai. Rétablie en apparence, la veuve du major ne rêvait plus; la lumière que l'excès du désespoir de sa fille avait rallumée dans son esprit et dans son cœur ne s'était pas éteinte ; ses forces mêmes semblaient revenues avec sa raison,