PREMIÈRE PARTIE
une héritière. OU! alors, le lendemain même de ce bal, quand la ville entière sera bien persuadée que je me résigne à être riche, nous quitterons Saint-Denis, ainsi que le médecin vous l'a conseillé. Personne n'entendra plus parler de la sœur et de la nièce de l'usurier. On dira que nous sommes allées cacher dans quelque retraite lointaine notre honte et notre richesse. Qu'importe que cela soit dit? Je veux qu'on le dise. Est-ce que l'opinion des méchants et leurs blâmes hypocrites vous font peur? Et d'ailleurs ne savez-vous pas qu'ils nous applaudiront au fond de leur cœur et nous en estimeront mieux? Ah ! je vous le répète, je veux ouvrir l'enfer des regrets devant les yeux de Bernard Lecour, je veux qu'à cause de Madeleine Marseillette il naisse un ressentiment implacable et sans fin entre le fils et la mère; je veux qu'il ne puisse plus aborder sa mère que le reproche aux lèvres, en lui disant : « Vous qui m'avez séparé d'elle, vous qui me poussiez à l'oubli de mes serments, au mépris de mon amour et de mon honneur, vous m'avez mal conseillé, a .le veux élever une muraille brûlante entre lui et celle qui se croit aimée à présent et qui va être sa femme; je veux que ce lâche cœur en vienne à se ronger lui-même; je veux que sa rage dure autant (fue sa vie, qu'il s'accusera d'avoir manquée par sa
faute, car jamais, jamais, il ne connaîtra son erreur...
—Et vous serez vengée ! interrompit madame Marseillette. Mais c'est une coûteuse partie que vous allez jouer là, Madeleine. Vous n'aurez point abusé que ceux: qui vous ont fait du mal; vous aurez aussi trompé ceux qui louent votre probité et qui la respectent. Vous n'aurez pas encouru que le seul blâme des méchants, mais aussi celui des gens de bien
—Il n'y en a point, murmura Madeleine.
—Allons donc nous venger ! » dit la veuve du major en soupirant.
Et l'on alla chez les marchands aeheter la robe de bal, la vengeance.
Les- pendules marquaient onze heures trois quarts, le bal était dans tout son éclat, l'orchestre préludait à une valse par un frénétique tourbillon d'accords, et la belle Laure, déjà suspendue au bras de son heureux époux, allait donner le signai quand la porte du salon s'ouvrit et que l'huissier de louage, qui la gardait, annonça de sa voix de
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cérémonie : « Madame et mademoiselle Marseille tte. »
On dit qu'on a vu quelquefois la foudre éclaterdans un ciel bleu. Le nasillement de l'huissier fut ici comme le roulement du tonnerre au milieu de la fête, et le silence y succéda. La belle Laure, heureusement, ne perdit point la tête. Les couples de valseurs étaient prêts et l'orchestre allait toujours; elle entraîna Bernard, qui ne songea pas même à résister dans son épouvante, et la valse commença. Mais Laure avait senti la main de son mari se refroidir dans la sienne, et, malgré son embarras, l'envie lui prenait de sourire en s'apercevant qu'il ne respirait plus. La valse maudite l'emporta au bout du salon; il comprit que Madeleine était là, environnée de cent regards curieux et avides, retenue par le flot qui tournoyait au-devant d'elle. La vie, le sentiment, la parole, lui revinrent tout à coup; il essaya d'arrêter sa femme, mais il ne soupçonnait point la vigueur du joli bras dont elle l'enlaçait; il voulut parler et lui jeta deux ou trois questions entrecoupées à l'oreille, mais elle attacha sur lui ses yeux alanguis par l'enivrement de la valse et ne sembla pas avoir entendu ; il insista, elle fit cette fois un signe d'impatience. « Eh! lui dit-elle, aile/ doue en mesure ! » Enfin l'orchestre s'arrêta.
g 10 DAME FORTU N E .
(( Qui l'a im liée ? dit Bernard d'une voix sourde. Est-ce votre père ?
— Qui a invité les dames Marseillette ? demanda M. de Saint-Sorlin, qui accourait. Qui?
— Qui a invité ces femmes? murmura madame Lecour, saisissant le pauvre M. de Saint-Sorlin par le bras. Est-ce vous ?
— Mais, dit la belle Laure en tournant de nouveau vers son mari ses yeux encore à demi mourants, qui a écrit les lettres d'invitation ? 11 me semble que c'est vous.
— C'est vous !» répéta M. Évariste de Saint-Sorlin, qui lui aussi était accouru.
M. Évariste, qui méprisait son beau-frère parce qu'il avait épousé sa sœur, devina seul le mot de l'énigme. « Bien joué, petite sœur, » glissa- t-il à l'oreille de Laure en passant près d'elle, et, résolument, il s'avança vers les dames Marseillette et offrit le bras à Madeleine pour la conduire à un fauteuil.
La belle Laure releva la tète. Dans le fait, elle n'avait point du tout compté que mademoiselle Marseillette accepterait son invitation et qu'elle la verrai! arriver là, comme la statue du commandeur, au souper de don Juan l'impie. .Mais elle n'était pas lé;; mie à hésiter devant les conséquences de sa bravade. C'en étail fait de- son embarras;