‹ Dame FortuneChapitre 86 sur 137 · PREMIÈRE PARTIE. 2LJ · texte numérisé non relu

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rivé si près de la place où il se proposait de conduire mademoiselle Marseillette , cherchait des yeux son beau-frère., désespéré de ne plus le voir. Madeleine aussi se mit à le chercher quand elle fut assise : décidément il avait disparu. A ce moment, l'orchestre se réveilla.

A peine M. Évariste venait-il de quitter mademoiselle Marseillette : la première note se fit entendre; il était de nouveau près d'elle, et la suppliait humblement de ne point danser avec un autre que lui. Il prenait goût à l'aventure, le jeune M. de Saint-Sorlin, trouvant l'héritière à ravir. Madeleine se leva, mit sa main dans la sienne, et lui jeta un regard de commandement, presque de connivence, qui voulait dire : menez-moi devant lui. Elle savait qu'elle serait comprise. Telle était bien l'intention de M. Évariste de mener Madeleine danser devant son beau-frère. Mais Bernard ne reparaissait pas; le quadrille s'était formé, il fallait y prendre sa place. A cet instant, comme Évariste se trouvait tout justement en face de sa sœur, il sentit la jolie main passée sous son bras qui devenait plus lourde : il comprit à son tour et s'arrêta. Quel était le cavalier de la belle Laure? C'était le docteur Desglins.

Car si la" gravité de M. Desglins (sans faire ici mention de son âge) lui défendait depuis longtemps

la danse, dans une telle occasion, il n'avait point hésité pour un moment a oublier ce qu'il devait à la médecine et à lui-même, afin de mieux solenniser un si grand jour. Il était si fort l'ami de l'heureux époux, de la jeune épouse (sans compter et madame Lecour, et M. de Saint-Sorlin, et toute l'assemblée), il avait une si furieuse envie d'apprendre de la belle Laure comment les dames Marseillette étaient à ce bal, de voir de près ces bijoux, cette robe de Madeleine, qui faisaient parler toutes les bouches, reluire tous les yeux ! Bon docteur ! qui se flattait que sa vue allait si fort troubler mademoiselle Marseillette quand elle ne devait que la faire sourire; et quel éclatant et hardi sourire! Témoin de son humiliation et de ses dernières douleurs qu'il avait causées, le docteur allait l'être de sa victoire; complice de tant d'outrages, artisan volontaire de tant de lâchetés, cet homme d'esprit fourvoyé ne venait assister au châtiment des lâches que pour en recevoir sa part. Quand le quadrille commença, Madeleine sentit que ses petits pieds avaient des ailes. De nouveau, les hommes s'agitèrent, la galerie se retrouva debout : « Ah ! se disait-on, comme elle noirs a joués! les belles perles! » La faveur publique suivait l'héritière qui n'avait point eu la simplicité de se déshériter ellemême. Que les hommes auraient bien mis un

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baiser sur cette jnain charmante, et les femmes

les ciseaux dans ces dentelles ! Le docteur, sans le vouloir, les froissa dans la confusion de la danse. « 0 vertu, dit-il plaisamment à la belle Laure sa danseuse, vertu, tu n'es qu'un nom ! — Et un audacieux mensonge ! » répondit tout haut la. belle Laure. Rien ne manquait au triomphe de mademoiselle Marseillette, pas même les injures de sa rivale, rien que la présence de Bernard. Où se cachait-il donc? Madeleine ne découvrit que madame Lecour, retranchée dans l'embrasure d'une croisée, entre deux de ses fidèles amis, venus là pour la secourir, muette et atterrée. Mais Bernard?

Tout à coup, Madeleine sentit son cœur se gonfler et battre plus vite ; un peu de sueur froide lui passa sur le front; elle eut peur d'avoir pâli. M. Évariste, poursuivant la conversation commencée, s'étonna de ne plus obtenir de réponse. Le docteur, que le caprice de la figure ramenait devant mademoiselle Marseillette, se mit à la regarder en affectant de se mordre les lèvres; il lui rendait la monnaie de son sourire. Mais Madeleine n'avait pas besoin de cet avertissement ironique ; elle savait que Bernard était derrière elle.

Il s'était glissé là comme un larron parmi la foule ; il détaillait d'un œil trouble la riche toilette de Madeleine; il mesurait ces dentelles qui lui re-

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présentaient l'héritage perdu; il comptait les perles

dans ces blonds cheveux qu'il avait aimés. 11 voyait s'agiter devant lui, comme un double fantôme, le rêve de jeunesse qu'il avait chassé, le rêve de fortune qu'il n'avait point su saisir. La pensée de cet héritage, que Madeleine eût partagé avec lui, s'il ne lui avait montré trop tôt le fond de son cœur, et qu'elle reprenait maintenant pour le donner sans doute à un autre, le remplissait d'une rage aveugle, brutale, insensée; le souvenir de son ingratitude, de sa bassesse, lui causait des transports de honte. Oui, l'enfer des regrets et du remords s'ouvrait devant ses yeux. Jamais, jamais il ne devait se pardonner d'avoir manqué sa vie, car il l'avait gratuitement déshonorée. Il savait qu'on l'observait; il entendait les remarques malignes qui se faisaient autour de lui ; la dernière figure commençait, et dans un instant il allait se retrouver face à face avec Madeleine, dès qu'elle aurait tourné la tête, en face de sa femme, qui ne manquerait point de lui demander compte de son absence, de son émotion, de sa pâleur ; il eût voulu fuir, mais il ne dépendait pas plus de sa volonté de quitter ce salon où était Madeleine, qu'il n'avait été maître d'y demeurer une demi-heure auparavant quand il l'avait vue s'avancer. Il ne put que s'écarter de quelques pas et fermer les yeux quand

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