PREMIERE PARTIE
« Ah ! fit-il, c'est donc vous qui avez envoyé la lettre?»
Madeleine avait saisi la main de la veuve du major et la serrait de toute sa force. « Maman, murmura-t-elle, je crois que j'ai deviné ce qu'ils viennent de se dire. La méfiance est désormais assise entre eux. Ils ne pourront plus se tromper l'un l'autre ; ils se font peur ; ils se détestent pour la vie.
« Eh bien! dit madame Marseillette , Y œuvre est donc achevée, Madeleine, et votre vengeance assurée. Partons, je vous en conjure. Qu'attendezvous pour quitter ce salon, où nous n'avons pas un ami ?
— Vous me demandez ce que j'attends? répliqua Madeleine. Ne le devinez-vous donc point? Je veux voir maintenant Bernard aborder sa mère. »
Elle savait bien qu'il ne pouvait manquer de lui offrir ce curieux spectacle et cette satisfaction suprême. Il avait maintenant à punir comme elle; il avait à se venger à son tour! Le mouvement fatal de sa colère allait le conduire de celle qui venait de le jouer à celle qui l'avait trompé, croyant si bien le servir, de l'une à l'autre ennemie, de sa femme à sa mère. Il se mit à la chercher des yeux dans la foule du bal, cette conseillère artificieuse, qui, une heure auparavant, se flattait encore de
lui avoir fait une si belle fortune; il sentait bien qu'il ne pouvait remettre à la voir face à face, et à l'accabler de l'expression de sa reconnaissance. Il l'aperçut au milieu de ses amis, les adulateurs d'autrefois, qu'il haïssait à présent, dans l'embrasure de la croisée, à demi cachée derrière le rideau. Il marcha tout droit à elle.
En le voyant s'avancer, elle se leva. En vérité, elle pensait bien qu'elle allait trouver en lui quelque ressentiment. Ah! qu'elle était loin de s'attendre à de la haine. Sans doute elle préparait quelqu'une de ces paroles caressantes dont l'effet avait toujours été si puissant sur l'esprit de sa faible idole; mais quand Bernard fut plus près d'elle, quand elle lui vit ce furieux reproche à la bouche, l'habile femme demeura muette. Ce fut la première fois qu'il lui arriva de baisser les yeux devant son fils. Bernard ne lui dit qu'un mot, mais quel mot! Et Madeleine n'avait pu l'entendre! Madame Lecour en chancela.
« Maman , cette fois , l'œuvre est achevée, dit mademoiselle Marseillette à sa mère en lui prenant le bras; à présent nous pouvons partir ! »
Toutes deux se mirent en devoir de traverser le salon. Il y eut un nouveau tumulte : chacun voulait voir de ses propres yeux la sortie de l'héritière, car il n'était personne qui ne comprît à mer-