‹ Dame FortuneChapitre 90 sur 137 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

quelques amis auxquels les vrais liens de l'âme ne nous ont pas attachés. Ils ont passé dans notre vie, mais ils ne l'ont pas peuplée. A quoi bon leur livrer les derniers battements de son cœur? Pour mourir, ne vaut-il pas mieux se recueillir dans ce qu'on a véritablement aimé? C'est le moment de s'affranchir et de secouer ses chaînes. Ma chère Madeleine, je ne veux donner le baiser du départ qu'à vous. C'est bien le moins de mourir libre quand on a vécu en esclave.

— Hélas ! murmura Madeleine avec un terrible effort, comment pouvez-vous dire de pareilles folies, vous qui avez toujours été si sage? Ne sais-je pas bien que, si vous voyiez la mort près de votre chevet, vous auriez encore grand soin de baisser la voix pour parler d'elle.

— Madeleine, répondit gravement madame Marseillette, il n'y a que les gens qui n'ont point su vivre qui ne savent pas mourir. Tout le secret est de n'estimer qu'à sa valeur ce que nous laissons en arrière et de regarder en face ce qui vient. On peut bien envisager les chances d'une autre vie quand on a subi courageusement les hasards de celle qui va s'éteindre. Je vous le dis, il n'y a de douloureux que de quitter ceux qui nous sont chers et de penser que peut-être on ne les reverra Ah! si je n'y veillais, c'est ici que le

cœur me manquerait ! Dans sa dernière maladie, votre père me disait à ce propos des choses bien fortes; mais c'était un homme.— Madeleine, je ne veux pas que vous me laissiez toute seule à Saint- Denis, où vous ne devez point rester quand je ne serai plus. Je veux être enterrée à Béfort, auprès de mon mari. Il ne faut pas que les morts s'en aillent ainsi chacun de leur coté, si la tombe est le seul endroit qui leur reste pour passer encore un peu de temps ensemble. Vous y viendrez nous voir tous les deux en pèlerinage

—Taisez-vous, interrompit Madeleine. Quel jeu cruel vous faites-vous encore de me déchirer le cœur? Taisez-vous, ou ne dites plus que vous m'aimez. La mort peut bien ne pas vous effrayer ; mais l'idée de m'abandonner ne vous fait-elle donc pas peur?

— Ah ! dit la malade, j'ai dormi cette nuit quelques heures. Savez-vous ce que j'ai rêvé? En m'éveillant, j'ai frémi de tant d'égoïsme, et pourtant ce rêve, je l'avais fait ! Et qu'il me rendait heureuse!—J'ai rêvé qu'en parlant je vous emmenais avec moi.

— Le voulez-vous? .s'écria Madeleine Votre

rêve peut se réaliser. Il ne faudrait qu'une seconde Et quand je songe à la vie qui m'attend si je vous perds, oh ! maman, ne me tentez pas !

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