‹ Dame FortuneChapitre 91 sur 137 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

—Madeleine, dit la veuve du major, venez ici, donnez-moi la main. Je crois que vous aviez raison tout à l'heure en me reprochant de dire des folies. Nous en avons assez dit, ma fille. »

Madeleine vint au bord du lit. Madame Harseillette lui commanda de s'y asseoir, l'attira vers elle et l'embrassa. Hélas ! la vie se retirait si bien de ce pauvre corps que les lèvres trouvèrent à peine la force de s'ouvrir et de se presser sur la joue que voulait baiser la malade. Alors elle fit signe à sa fille de poser sa tète à côté de la sienne sur l'oreiller, l'entoura de ses bras et ne parla plus. Toutes deux demeurèrent ainsi enlacées le reste du jour et la nuit suivante, Madeleine ne cessant de tenir ses yeux avidement fixés sur sa mère, qui ne cessait point de lui sourire. Cette mâle façon d'accueillir la mort, cette parfaite sérénité d'àme et de visage arrêtaient sur ses lèvres les plaintes qu'elle allait répandre. Parfois, son cœur pourtant se brisait, les sanglots l'étouffaient, elle voulait s'enfuir dans quelque coin de la maison pour y pleurer, pour y crier en liberté ; elle cherchait à se dégager de l'étreinte de la mourante ; mais celle-ci la retenait de toutes les forces qui lui restaient , et - Madeleine retombait sur l'oreiller funèbre, contrainte à dévorer sa douleur.

2 2 6 DAM i: F O R T D X E .

« Madeleine, dit la veuve du major, quand le matin fut arrivé, savez-vous ce qui me console de partir? C'est la pensée que je ne vous étais plus bonne à rien. Mes chagrins avaient égaré ma pauvre tète. N'était-ce pas vous depuis longtemps qui me dirigiez et qui pensiez pour moi ? C'est moi qui étais devenue votre enfant.

— Ma douleur sera donc celle de la mère, s'écria Madeleine, jugez de ce que vous auriez souffert si c'était vous qui m'aviez perdue !

—C'est vrai, répondit madame Marseillette. Il faut que je renonce à vous consoler, je le vois bien. Je ne suis pourtant point de ceux qui veulent qu'on les pleure trop fort. Un bon souvenir mêlé d'un regret bien tendre, un vrai soupir partant du cœur, quand il vous arrivera de penser à la morte, voilà tout ce que je vous aurais demandé. Je sais bien que vous ne m'oublierez jamais ; nous avons été trop tendrement unies, et quand l'heure viendra

— Ah ! dit Madeleine, elle n'est point venue !

— Ma bien-aimée, reprit la malade, vous avez été toute ma joie depuis vingt ans. Tout à l'heure, tandis que je ne vous disais rien, je me reportais, je ne sais pourquoi, au temps de votre enfance. Laissez-moi penser un peu à ce temps-là. Je vous vois encore quand vous veniez de naître. J'ai passé

PP.EIUIERE PARTIE. 227

bien des nuits blanches à vous regarder et à vous admirer dans votre berceau. Mon âme avait cessé d'être à moi : je l'avais mise tout entière dans cette frêle créature à qui je venais de donner la vie qu'elle ne m'avait point demandée. Vous étiez plus mièvre, plus difficile à élever qu'une petite fauvette, votre bégayement était aussi doux. Dans

quels ravissements vous me mettiez ! Et depuis

Ah ! Madeleine, je vous souhaite d'être mère un jour ! Mais, hélas ! je ne songe point à tous les bonheurs que j'ai reçus de vous, sans songer aussi à toutes les peines que je vous ai causées. Vous les avez oubliées, vous êtes généreuse, vous ne vous souvenez plus de mon erreur ! Elle a cependant empoisonné les derniers moments de notre union ici-bas. D'où m'était venu ce changement ? La tentation s'était emparée de moi comme des autres, et vous ne trouviez plus dans le cœur de votre mère qu'un affreux reproche et des pensées qui vous faisaient rougir. A l'heure où je suis, c'est un grand remords. Madeleine, dites-moi que vous me donnez mon pardon.

— Oui, dit Madeleine, oui, je vous pardonne. Et pourtant vous ne m'avez jamais fait plus de mal.

— Elle m'a pardonné! répéta tout bas madame Marseillette. Ah ! Madeleine »

Puis elle s'arrêta ; la voix lui manquait. Elle eut

un léger spasme : sa tête roula sur l'oreiller. Madeleine se jeta à genoux en pleurant. Mais la mourante se ranima, et un sourire, mêlé cette fois de tristesse et d'une étrange ironie, vint encore illuminer son visage ; il passa comme un éclair dans ses yeux éteints.

« Qu'Honoré Marseillette soit maudit ! dit-elle. C'est lui qui me tue. Sans son infâme héritage nous aurions encore passé bien du temps ensemble. Je vous l'ai dit, Madeleine, moi morte, vous vivante, nous ne devons ni rime ni l'autre demeurer au milieu de nos ennemis et des témoins de notre honte. Vous ne pouvez rester seule à soutenir le combat. Promettez-moi de quitter Saint- Denis.

— Je vous le promets, murmura Madeleine.

—Et maintenant je veux reposer. Allez vous asseoir là, lui dit la mourante en lui montrant un fauteuil auprès du lit et regardez-moi. Pourquoi pleurez-vous ? Je crois que vous aviez raison tout à l'heure en me disant que le moment n'était pas venu. Je suis faible ; mais je me sens mieux. »

Le jour tombait. Madeleine s'en alla en chancelant allumer une bougie. Quand elle vint la poser auprès du lit sur la table, elle s'aperçut que les yeux de sa mère étaient fermés. Elle poussa un grand cri.

Page 1