‹ Dame FortuneChapitre 93 sur 137 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Jadis, dans le vieux temps, quand les bonnes fées se promenaient sur notre chétive planète, on dit qu'on voyait tous les biens de la terre naître sous leurs pas. De grands arbres, chargés de fruits, s'élançaient dans les airs; les oiseaux, nouvellement éclos, se mettaient à chanter sur les branches toutes neuves; le gazon germait dans le sable; on entendait dans le creux des rochers préluder la musique des sources. Appuyée sur l'épaule de son petit génie favori, qu'elle menait avec elle pour le former à la connaissance des choses, la fée poursuivait son chemin, car son œuvre n'était pas finie, parce qu'elle avait changé le désert en un superbe verger; et, tout en marchant, elle ne laissait point

que de fixer un regard inquiet sur l'horizon. Apercevait-elle enfin, dans le plus vilain endroit du paysage, quelque affreux ramas de taupinières d'où sortait une certaine espèce d'animaux noirs, farouches et tristes, elle les montrait à son génie, en lui disant : « Voilà des hommes. » Et vite d'agiter sa baguette. Les taupinières devenaient de riants cottages; dessillons enchantés se creusaient dans la plaine, les moissons se dressaient toutes mûres, et les animaux noirs, qui voyaient la table servie, cessaient d'être tristes. La fée regagnait alors sa mystérieuse demeure, laissant un nouveau paradis terrestre dans le monde; il n'est pas besoin d'ajouter qu'elle y laissait aussi un peuple d'ingrats de plus, ce qui ne l'empêchait point d'être fort satisfaite de son aventure.

Or, il était descendu depuis peu une de ces bonnes fées dans le village de la Guerche. On disait qu'elle se nommait madame Madeleine ; le génie qui l'accompagnait se nommait Juliette.

Le village de la Guerche avait assurément grand besoin des secours du ciel et des fées, car ceux de la terre lui faisaient défaut depuis bien longtemps. On ne comptait pas, il est vrai, un seul- mendiant dans la commune, parce qu'il n'y avait que des pauvres. 11 s'était bien écoulé dix ans depuis que les barons de la Guerche n'avaient paru dans leur

Page 1