‹ Dame FortuneChapitre 94 sur 137 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

domaine et leur vieux château, suspendu comme Faire d'un aigle aux rochers de la colline; la source des aumônes était fermée pour les vieillards qui n'avaient plus d'autre espoir que la piété de leurs enfants. Là, comme partout, cette piété, sans doute, était fort tendre, ce qui n'empêchait point l'espoir de ces heureux pères d'être des plus minces. La résignation de tous les habitants de la Guerche à mourir aussi maigrement qu'ils avaient vécu était si grande que, lorsque la bonne fée se manifesta devant leurs yeux, ils ne purent s'empêcher de la regarder d'un air assez incrédule. Il y avait déjà plusieurs jours que le recteur et le maire étaient avertis de l'arrivée de cette opulente étrangère, qui venait tout exprès pour faire couler une rivière d'or dans la commune et qu'ils en faisaient grand tapage ; mais les bonnes gens de la Guerche secouaient la tête en disant : « Voilà beaucoup de bruit pour rien.» Ce fut bien pis quand l'étrangère débarqua : qu'était-ce que cette fée qui se présentait en habit de deuil avec une robe de laine noire comme une orpheline d'ici-bas? La malice gauloise éclaira d'un franc sourire toutes ces figures qui n'avaient pas souvent de sujet d'être gaies, lorsqu'on vit qu'elle ne voyageait même pas en chaise de poste, à la manière de l'ancien baron. Mon Dieu, non ! Madame Madeleine était tout simple-

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ment descendue du ciel par la diligence de Laval, qui passait à une lieue de là. On remarqua, en se poussant les coudes, qu'elle avait vingt-deux ans à peu près; sa compagne en avait bien seize, mais pas davantage : comment était-il croyable qu'elles eussent tant d'argent à donner? Les paysans sont finauds; ils savent que la jeunesse est généreuse, mais qu'elle n'est pas riebe. On ne pouvait pourtant nier qu'avant d'arriver à la Guercbe, madame Madeleine n'eût fait acbeter une maison. La pré. caution était assez bonne. C'était la maison de Jean Pornicbet, la plus belle du village; mais quel palais pour une dame si riche ! Toute la Guerche s'en mit à lever les épaules. Braves gens de peu de foi, mais curieux et positifs; ils ne cessaient pourtant pas de s'interroger les uns les autres sur cet événement étrange. Si la jolie dame n'était pas riebe, que venait-elle faire dans le canton?

Ce fut précisément la première question que Madeleine se fit à elle-même quand elle se vit dans la maison de Jean Pornicbet. Il y avait au bout du jardin, qui n'était point vaste, une terrasse exiguë, couverte d'un berceau de vigne, excellent poste d'observation pour une habitante de l'autre monde qui veut examiner de près les choses de celui-ci ; madame Madeleine y monta, promena devant elle ses beaux yeux d'un bleu céleste,

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