‹ Dame FortuneChapitre 97 sur 137 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

les plus petits se roulant dans la poussière et remplissant de leurs cris l'air pur et sonore. Était-ce donc là les animaux noirs que s'imaginait la bonne fée Madeleine et qu'elle brûlait de secourir? Il n'y avait pas même d'apparence que les pâles visions de la faim se fussent jamais agitées autour des têtes blondes de ces petits enfants si joyeux! Il fallait qu'on se fût audacieusement joué des généreuses intentions de mademoiselle Marseillette et de sa tendresse crédule envers le malheur ! Les livres, comme disait Me Javognes, les livres avaient menti.

Et cependant Madeleine en doutait encore un peu, car, si ses oreilles lui disaient qu'on l'avait trompée, ses yeux surpris lui tenaient un autre langage. Il lui semblait que la tristesse qu'elle voyait répandue tout autour d'elle, dans cette campagne sauvage, était si différente de l'animation qui régnait ce soir-là dans le hameau ! De chétives cultures ou des jachères dans la plaine; au bord des eaux, les vaches maigres des sept années stériles d'Egypte, poursuivant l'ombre d'une pâture dans des prairies à demi chauves ; le taillis rare et échevelé sur la colline, quelle misère ! Ah ! tout cela rassurait lentement la bonne fée et son génie. Dans le village, au pied du vieux château, trois ou quatre masures qui n'avaient pas même de fe-

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nôtres, et le reste étouffant sous ses toits de chaume, vermoulu, chancelant, sillonné de ces profondes lézardes qui sont les rides creusées par le temps sur les faces de pierre, cinquante ruines enfilées sans ordre au caprice de chacun, en avant ou en arrière, se tournant le dos, les flancs ou le visage, le long d'une grande rue qui n'était point une ornière, parce que chaque année, après la moisson, on la pavait soigneusement avec de la paille, voilà le spectacle enchanteur qui acheva de rasséréner la bonne fée voyageuse et qui la fit respirer d'aise. Elle se tourna doucement vers sa compagne, qui regardait comme elle, et lui dit qu'elle croyait n'avoir point perdu les fatigues du voyage, que si le village de la Guerche n'était pas aussi misérable qu'on le lui avait représenté, ce n'était pourtant ni l'Eldorado ni la terre promise, qu'on y trouverait certainement encore, en cherchant un peu, bien des infortunes à secourir, et qu'il y restait enfin beaucoup de bien à faire.

Juliette n'aurait eu garde de la contredire. Elle lui assura en souriant qu'elle l'aiderait, et qu'à deux elles feraient des merveilles. Puis elle lui prit les mains et se mit à les baiser avec cette vive passion de reconnaissance et de tendresse que le temps ne refroidissait point dans son cœur. Se baissant alors jusqu'à l'oreille de son amie, car elle était

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