DEUXIÈME PARTIE
déjà plus grande que la petite Madeleine, elle lui parla longtem ps tout bas, de celle qui n'était plus, de lame qui devait veiller désormais sur leurs deux âmes esseulées, de la chère morte qu'elles avaient conduite à Béfort. d'où elles n'avaient pu s'arracher qu'au bout de six mois. Madeleine regarda sa robe noire et son idylle commença par un sanglot. Mais l'enfant, qui savait bien que ces pleurs-là devaient lui rendre le courage, ne se repentit point de les avoir fait couler.
Elles descendirent alors toutes deux dans le village. A peine avaient-elles fait quelques pas, qu'elles aperçurent un homme qui venait au-devant d'elles. Il était vêtu d'un savon de toile déchirée, il portait une lourde pioche sur l'épaule ; il marchait en chantonnant un air lent etmonotone comme une complainte, réglant son pa*s traînant sur cette triste cadence. Madeleine lui fit signe de s'approcher. L'homme obéit. Il était jeune et robuste encore; mais la force et la jeunesse se retiraient si visiblement de cette face pâle et de ce corps accablé, que la fée et son génie s'oublièrent à le regarder dans leur compassion, et ne purent parler qu'au bout d'un moment.
« Mon ami, dit enfin madame Madeleine, quel est donc votre métier ?
— Je fais tous les métiers, lui répliqua le jeune
homme d'un air de fort belle humeur. L'été, je fauche et je moissonne; en octobre, je vendange quand il y a du vin; l'hiver, je joue de la cognée dans la foret quand la neige ne fait point chômer la besogne.
—Combien gagnez-vous à tout cela? lui demanda Juliette.
— Vingt sous par jour.
— Vingt sous! dit Madeleine; du moins, vous êtes seul au monde, vous n'êtes point marié ?
—Non, répondit-il. Heureusement, il me reste un petit frère et une petite sœur que j'ai élevés. La petite a déjà treize ans, elle gagne quatre sous par jour à filer du lin. C'est vingt-quatre sous pour nous trois, si l'on travaillait tous les jours. »
Il racontait son affreuse misère en souriant. La résignation est un enfant céleste, aux lèvres roses, à la voix si douce ! Sans doute, elle avait visité le pauvre hère ; c'était elle qui lui conservait le courage de sourire.
« Vingt-quatre sous ! répéta encore une fois Madeleine. Et que mangez-vous donc?
— Oh! fit-il, du pain. »
Ah ! le lendemain même, la fée Madeleine avait agité sa baguette. En un mois, que de métamorphoses à la Guerche ! Le miracle commença par les maisons; les quatre masures sans fenêtres en
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curent quatre chacune : il fallait bien compenser le temps perdu ; les toitures de chaume tombèrent et firent place à de belles tuiles rouges, les murailles chancelantes se retrouvèrent debout. Le pavé de paille de la grande rue fut jeté au vent, on y sema du sable; on mit hardiment la charrue dans les jachères de la plaine ; les vaches grasses des sept années fertiles vinrent succéder aux vaches maigres dans la prairie. Un mois, oui, vraiment, un mois avait suffi pour opérer tant de merveilles. Qui aurait jamais supposé que de la maisonnette de Jean Pornichet, si petite et si longtemps habitée par un avare, il sortirait un jour tant d'argent?
Que de robes fraîches, que d'habits neufs ! Toutes les filles furent dotées ! que leurs amants les aimèrent ! Heureuse paroisse où les vieux pères n'avaient plus besoin de mettre à l'épreuve la tendresse de leurs fils ! Et ce ne fut pas tout ; la fée Madeleine, après avoir si bien traité la vieillesse et l'amour, n'était pas d'humeur à oublier l'innocence. Un matin, il arriva qu'un déluge d'ouvriers inonda la Guerche; il y avait des maçons, des charpentiers et des couvreurs, des menuisiers, des serruriers et des peintres; il se fût agi de rebâtir le temple de Salomon qu'on n'eût pas rassemblé plus de monde. Un grand bâtiment s'éleva, il
était de briques. De larges croisées par où pénétraient librement l'air et le soleil, une vaste salle garnie de bancs de bois, et, quand la maison fut faite, un petit clocher d'ardoises où L'on mit une cloche. Les paysans de la Guerche, tous réunis bouche béante, devant le mystérieux édifice, en suivaient les progrès jour par jour. «Qu'est-ce que cela? » disaient-ils. lies peintres se chargèrent de leur répondre, en écrivant au-dessus de la porte ce mot imposant : École !
Une école ! Ah ! que de gorges chaudes en fit M. l'intendant du baron. Ainsi, disait-on à la Guerche : le baron tout court ; il n'y avait plus de monsieur que pour l'intendant. Il est vrai que M. Aubry ne pouvait point du tout passer pour un intendant ordinaire, car il était un tant soit peu gentilhomme, se nommant Aubry des Billettes et ne souffrant point qu'on l'oubliât. Il avait eu l'heur et l'honneur d'être jadis le compagnon de plaisir de feu le baron Hector, qui, pour le dédommager d'avoir dévoré le petit bien de ses pères dans les bonnes parties qu'ils avaient faites ensemble, l'avait du moins sauvé de l'indigence en lui confiant la gestion de sa terre. Trente fermes et la lande et les bois, cent mille livres de revenu dans une contrée où le sol produit autant de chardon que de blé, magnifique domaine, excellente place d'intendant.
M. Aubry, depuis sa plus tendre jeunesse, avait beaucoup chassé et beaucoup vidé son verre ; il continuait à le remplir souvent dans sa vieillesse et ne cessait point de courre les lièvres. Du domaine, il s'occupait médiocrement; le revenu rentrait tout seul. Le gentilhomme des Billettes avait ce qu'il fallait pour faire peur à tout le monde avec sa voix de tonnerre et sa large face couleur de brique. Hélait très-grand et très-gros, passablement brutal et de plus fort mauvais plaisant. Les tenanciers auraient plutôt vendu leur âme que de manquer à payer exactement leurs fermages, avec force révérences à M. l'intendant. 11 n'est point de si petite communauté d'hommes qui n'ait son tyran et qui ne le caresse. Tant d'années s'étaient écoulées depuis qu'on n'avait vu le propriétaire actuel, le baron Philippe, qu'on en était était arrivé peu à peu à ne plus songer du tout à lui. M. Aubry régnait par représentation et aussi par prescription. Personne n'eût l'ait difficulté de le reconnaître pour le possesseur du domaine s'il avait habite le château.
Le lendemain même du jour à jamais fameux où Madeleine était arrivée à la Guerche, ce fier M. l'intendant était venu lui rendre visite, en compagnie du recteur et du maire, qui le tenaient chacun par un bras. Le recteur était fort âgé, le
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maire successeur de Jean Pornichet et qui se nommait La Jaunais était encore assez jeune ; l'un avait été paysan, l'autre n'avait point cessé de l'être, et le gentilhomme des Billettes les menait de haut tous les deux. Mais, dans cette occasion, le rusé avait pris l'air d'un homme qui se laisse conduire, comme s'il n'eût cédé que par force au désir qu'avaient ses deux compagnons de lui faire voir la surprenante étrangère, tandis qu'il venait bien de lui-même et pour régaler sa curiosité. Après moins de saluts qu'il n'est d'usage, mais quelques compliments tout à fait à la hussarde que lui arrachait l'étonnement de trouver une aussi jolie personne, M. Àubry s'était avisé de demander tout net à madame Madeleine s'il était vrai, comme on l'assurait, qu'elle ne vînt se fixer dans le pays que pour y faire le bien, pour soulager les pauvres, soigner les malades et consoler les affligés? Et sur sa réponse affirmative, le gros homme ne s'était point du tout empêché d'éclater de rire. Après quoi, usant toujours de la même délicatesse, il avait posé à la ravissante étrangère une seconde question, qui était celle-ci : « Pourquoi ne vous ètesvous point faite sœur de charité? » Et là-dessus M. l'intendant était parti d'un second éclat de rire, puis il s'en était allé courre un renard. Les jours suivants, il ne laissa pas pourtant que
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de beaucoup réfléchir sur le cas de madame Madeleine. D'où Tenait cette étrangère au cerveau malade? Si jeune encore, si jolie, riche certainement, qui était-elle? Il pensait qu'elle n'avait choisi le village ignoré de la Guerche que pour s'y cacher et que ce n'était pas sans quelque raison secrète et puissante, comme la nécessité par exemple d'échapper à de trop bons parents, dont la tendresse éclairée se proposait de la faire mettre aux petites-maisons. Assurément elle ne méritait pas moins. Mais il se plaisait à reconnaître que ce n'était point là son affaire et il s'en lavait les mains. Pourquoi se fût-il opposé à ses projets, puisqu'il n'y voyait après tout qu'une innocente folie? Ce n'était pas l'avis du recteur. Le bonhomme voulait y voir une intervention de la Providence, qui suscitait cette jeune fille, belle comme les anges, pour secourir ses paroissiens. M. l'intendant se contenta de se moquer de lui. Quant àLaJaunais, il disait : « C'est un conte de fée. » A la vérité, l'opinion de La Jaunais n'était pas la moins sérieuse.
Car c'était bien un conte de fée. Les habitants de la Guerche, qui d'abord en avaient ri, n'en pouvaient maintenant revenir, et il y en avait plus d'un qui se défendait mal d'un reste de méfiance en regardant sa bienfaitrice; les paysans seront toujours moqueurs et superstitieux comme de
vrais fils de Gaulois. Quand madame Madeleine et sa fille Juliette entraient dans ces maisons qu'elles avaient pourtant rebâties et s'asseyaient au foyer, il arrivait encore bien souvent que le maître avait plus d'envie de se signer que de leur sourire. Tout le village ne cessait de se demander s'il n'était pas le jouet de quelque illusion. De plus crédules que ces braves gens auraient refusé d'ajouter foi à la réalité de la prodigieuse aventure, et bien en avait pris à M. l'intendant de renoncer à se l'expliquer et de jeter sa langue aux chiens. Aurait-il jamais pu deviner ce qui avait conduit ces deux charmantes solitaires dans ce triste coin du monde? De la folie sans doute, mais quelle belle et touchante folie ! quel généreux dégoût des laideurs humaines, quel rêve! Que le rêve fût enfantin parce qu'il était pur, Madeleine parfois en avait peur!
Elle ne se cachait pas ce qu'il y avait dans sa nouvelle vie de chimères et d'héroïsme tout ensemble. Le rouge visage de l'intendant, tout chargé de sa lourde malice, lui eût rappelé sans cesse, si elle avait pu l'oublier, qu'en ce moment elle menait le roman de ses malheurs. M. Aubry ne manquait jamais à la visiter une fois par semaine, s'informant avec une sollicitude empressée de ce qu'elle avait fait de nouveau pour le bonheur de