LA FAUSTINE DE JOACHIM DU BELLAY
Il sommait en vain Vénus de faire un miracle. Il accablait l'époux de latinité flétrissante. Il n'en voulait point, étant équitable, au mari de Faustine d'user de ses droits conjugaux ; il lui reprochait d'être, par sa laideur et sa décrépitude, disqualifié pour les exercer. La captive sortit de son couvent. Etait-elle assagie ou terrorisée ? On ignore la fin de l'idylle. Consolé, guéri, vaincu, qu'en sait-on ? du Bellay se rappela alors les « nymphes angevines u, aux pudiques parures. La patrie lointaine s'incarna pour lui dans une de ces jeunes filles du pays délaissé, aux yeux clairs comme l'eau du fleuve natal, à l'âme pareille au vert des prairies. Nous avions prêté à l'Italie un pétrarquisant. Elle nous rendit un poète, initié à l'art de souffrir.
Le mot de son œuvre, c'est Regrets. Il revint au Lire, blessé à mort, mais sacré pour la gloire, et redevenu un fils de France, un rustique attendri et repentant. II eut contre la décevante Italie des paroles de colère ; c'était, de sa part, innocente ingratitude. S'il n'avait point goûté, aux marais du Tibre, ces belles nostalgies douloureuses, son génie ne serait jamais né. Nous ne chéririons pas en lui le chantre du retour. Remercions l'Italie d'avoir trompé ce paysan qui voulait se griser du bruit des villes, ce Français qui se croyait Romain avant d'aller contempler l'agonie d'un monde.
Lorque du Bellay, séparé de Faustine, errait dans les ruelles du Transtévère, a-t-il vu passer devant lui l'Homme spectral qui survivait à la beauté de sa patrie ? A-t-il jamais salué au passage l'effrayant Michel- Ange écrasé sous le fardeau de sa pensée, doublement vieux, de sa propre vieillesse et de celle do l'Italie déshonorée ? Son cousin lo Cardinal l'a-t-il conduit à cet atelier où le revenant des gloires anciennes taillait à grands coups furieux co groupe de la Déposition qu'il brisa dans une rage de renoncement suprême ? Le vieillard maudit, avec son casque de carton sur-
monté d'une chandelle, s'en venait, la nuit, lutter une dernière fois contre le marbre pour lui faire dire son testament désespéré. Ce spectacle-là, le symbole même du génie insulté par le destin, l'horreur d'avoir duré trop longtemps, l'infinie douleur de se survivre, non, ce cauchemar sublime, du Bellay ne l'a pas eu sous les yeux : il aurait laissé, dans son livre des Regrets, quelque cri de respect épouvanté.
Il a pourtant, ce Français méditatif et clairvoyant, deviné cette tragédie magnanime. Partout, dans la ville des Caraiïa, souillée, stérilisée, résignée aux hontes, sur cette terre d'ennui où le devoir était oublié, et l'amour cruel, il a senti le vent du soir et flairé l'odeur des tombeaux. Alors, son âme, sa vraie âme, naturelle, atavique, s'est évadée vers le coin du monde où il ferait bon et frais de revenir pour mourir sous les peupliers. En saluant d'un ingrat adieu les cyprès romains, il a dû murmurer ces vers de l'Anthologie : « La maison et la patrie sont la grâce de la vie ; tous les autres soins, pour les mortels, ce n'est pas vivre, c'est souffrir. »