LA FAUSTINE DE JOACHIM DU BELLAY
Etait-ce là Home, la Rome éternelle, cette « sentine de tous les vices à l'oncan » ? Il chercha une pensée sous la tiare, une conscience chrétiennement royale sous la blanche étole. Jules III menait la vie galante en sa villa de Papa Giulio, donnant, après souper, la pourpre à son favori, un montreur de singe. Ce pontife mondain vint à mourir. Un prêtre austère fut élu à sa place ; après vingt jours de règne, le réformateur disparut et l'on entendit parler do poison. Marcel Cervino avait voulu « curer le cloaque immonde ». Voici venir alors les furieux Caraffa, ronde et le nevou, avec leurs violences napolitaines et le consentement cynique aux gestes de servitude. Joachim avait rêvé une Italie d'orgueil et de sainteté. Bien placé à son poste de témoin, il ne voyait dans cette Rome humiliée que les marchandages des conclaves, l'insolent népotisme, la ruée aux ignobles joies de l'esclavage. L'exilé se souvint alors de la France des Lys ; il compara. Le rimeur sans souci désapprit l'indifférence. Du Bellay devint satirique et patriote, par dégoût et par ennui.
Il avait encore quelque chose à apprendre : la douleur. Là-bas, aux rives de sa Loire, il s'était naïvement cru pris du mal d'amour. Il fallait bien un nom de femme à mêler aux musiques des vers savants. Et il avait pensé aimer, à la Pétrarque, cette Olive qui eût été sa Laure. Ce n'est pas dangereux le sport de la passion pétrarquisée ; on s'en tire avec une centaine de sonnets subtils. Les dames qu'on nomme «Olive» ne font point pleurer. Elles ont cette vertu charitable de n'exister point. Du Bellay passa quatre étés dans la ville des princesses humanistes et des triomphantes courtisanes sans connaître le délicieux péril. Il vit Faustine. Ce fut alors bien autre chose quy des soupirs modulés en quatrains et en tercets. Elle était en chair cette Faustine, en chair palpitante et splendide ;
une brune magnifique, parce de tous les artifices de cette coquetterie romaine aux sortilèges infinis. Des cardinaux, des savants, en étaient éperdus. Du Bellay a conté tout cela en beaux vers latins, sonores et plaintifs, qu'on croirait volés à Ovide. Pourquoi n'at-il pas crié son mal dans ce parler de France qu'il s'était juré « d'illustrer et de défendre » ? Par tristesse, par pudeur, peut-être, pour se masquer du bel idiome défunt comme d'un voile de deuil. Oh ! il nes'agissait plus de pétrarquiser ! Nous ne saurons jamais quels étaient les yeux, la bouche, les bras de l'immatérielle Olive, dame d'inoiïensive littérature. Faustine, elle, nous l'entrevoyons. Elle était venusta, bella, palchra, delicata, candidula. Elle portait, selon la fière mode italienne, le front haut sous le casque d'ébène. Elle méritait, pour la blancheur de sa gorge, le surnom de Columba. Elle était vivante. Elle avait, hélas ! un mari non moins vivant. Le drôle s'avisa d'être jaloux. Il trouva malséant que la mère de sa femme ait accueilli complaisamment le poète français ; il surveilla Faustine, et, pour plus de sûreté, la jeta au couvent. Dans la menteuse et voluptueuse Italie de la fin de la Renaissance, les mœurs étaient pour le droit à la passion, les lois hypocritement hostiles au péché d'amour. Les archives des cités regorgent de règlements implacables qui s'adoucissaient dans la pratique au son des ducats. En certaines villes, la peine de mort punissait l'adultère, au moins sur le papier. 11 en coûtait « deux cents livres d'embrasser une femme mariée ou une veuve de bonne réputation. » La législation romaine n'avait point, semble-t-il, prévu le cas ; il n'est d'ailleurs aucunement prouvé que notre Joachim se soit permis jamais d'embrasser Faustine. Toutefois, dans la Rome de Paul IV, *l'administration de la pudeur faisait du zèle. Du Bellay dut se morfondre devant la prison de la bien-aimée.