EL ÉO NO RE D'ESTE
On montre toujours, à Ferrare, la cellule de l'hôpital Sainte-Anne où fut enfermé Torquato Tasse. Le bon custode désigne consciencieusement au visiteur la place où lord Byron écrivit son nom. La prison du Tasse était, pour les grands ancêtres du romantisme, un lieu sacro-saint de pèlerinage. Chateaubriand passant à Ferrare, en 1833, vint y gémir, un peu sur le poète de la Jérusalem et beaucoup sur luimême. Il se plaisait à voir en Alphonse d'Esté, persécuteur d'un grand esprit, une sorte d'ébauche de Louis- Philippe. Le tyran de Ferrare avait été déjà victime d'un de ces rapprochements que dicte aux âmes irritables des poètes le génie d'indignation.
Mme de Staël l'avait naguère comparé à Napoléon : le Tasse captif, n'était-ce pas un frère de Corinne errante ? « Comme si, s'écriait-elle, le génie qui part de l'âme devait être traité ainsi qu'un talent mécanique, dont on tire parti en estimant l'œuvre et dédaignant l'ouvrier. » Au lendemain de la révolution de J uillet, René considérait le Tasse un peu comme le Chateaubriand de son temps : « Ma fortune et mon crédit ont pri? de la destinée des cendres du Tasse... A ces martyrs de l'intelligence, impitoyablement immolés sur la terre, les adversités sont comptées en accroissement de gloire ; ils dorment au sépulcre avec leurs immort eî les souffrances comme les rois avec leur couronne... Je me hâtai de porter mes hommages à ce
fils des Muses, si bien consolé par ses frères. Riche ambassadeur, j'avais souscrit pour son mausolée à Rome. Indigent pèlerin à la suite de l'exil, j'allai m'agenouiller à sa prison de Ferrare. Je sais qu'on élève des doutes assez fondés sur l'identité des lieux ; mais comme tous les vrais croyants, je nargue l'histoire. Cette crypte, quoi qu'on en dise, est l'endroit même qu'habita sept ans le pazzo per amore. »
« Quoi qu'on en dise ! » proclamait Chateaubriand. Il voulait croire quand même à la légende du Tasse, martyr de l'amour. En 1844, Sainte-Beuve, encore romantique et crédule, parlait avec une enthousiaste piété de « la seule et unique Eléonore ». Il se portait garant de son immortalité : « Il n'y a, disait-il, que l'idéal qui vit à jamais et qui demeure. »
Ces nobles chimères entêtées sont interdites à notre raisonnable génération. La cruelle critique moderne a saccagé là belle fable douloureuse des amours du Tasse. Les trois volumes de Solerti pèsent de tout leur poids sur nos illusions. Le custode de l'hôpital Sainte-Anne no croit plus lui-même qu'Eléonore d'Esté et le poète se soient aimés ; il a entendu parler de l'ouvrage de Solerti et le rationalisme a desséché son cœur. La psychologie du Tasse est désormais la proie des aliénistes. Il nous souvient d'une brochure charmante où M. Pierre de Bouchaud, en exposant sur le cas psychologique le diagnostic de l'érudition, s'efforçait de demeurer tendre et respectueux. Mais hélas ! les faits parlaient plus haut que les voix des poètes. M. Solerti, impitoyable, avait éventré les cartons d'archives, interrogé les documents, dépouillé la correspondance du duc de Ferrare et de ses sœurs. Il fallait s'incliner devant cette vérité maussade: jamais Eléonore n'avait aimé l'auteur d'Aminta. C'était d'ailleurs une princesse énergique et sèchement vertueuse ; à l'amour elle préférait la politique. Quant