ÉLÉONORE D'ESTE
au Tasse, Alphonse d'Esté était en droit de le traiter comme il l'a fait. Légende menteuse, celle qui nous montrait le tyran ferrarais, surprenant, à l'aide d'un miroir oblique, le secret des amours du poète et de la princesse. Le Tasse a été emprisonné tout prosaïquement, en vertu de la législation ferraraise sur les aliénés. Comment s'étonner qu'un homme de lettres neurasthénique ait lassé la patience d'un militaire bien portant ? Et puis, selon ses humeurs passagères, le poète changeait les dédicaces de ses œuvres ; lorsqu'il était mécontent du duc Alphonse, il invoquait le patronage des Médicis. En tant que fonctionnaire, il eut une conduite indéfendable. « Ce que j'ai toujours cherché dans les cours, c'est une vie de loisirs consacrée à l'étude, sans être tenu à rien, car je ne sais pas rimer et servir à la fois. Je prétends avoir la table, le logement et les honneurs sans être astreint au service. C'est en ma qualité de poète que j'ai droit à la fortune. Princes, montrez- vous reconnaissants; car c'est notre grandeur, à nous autres poètes, que nous faisons de vous nos tributaires. » Folie orgueilleuse et manie de la persécution, voilà quelles auraient été les seules causes des malheurs du Tasse. Un homme insupportable, atteint d'inguérissable incontentabilita.
Lui laissait-on au moins le don de sincérité dans l'amour ? Pas même ! Galant et sensuel, mais incapable d'une passion profonde, il aurait, ce pseudoamant des princesses, sacrifié à la Vénus ancillaire. Un document l'accable. Alors qu'il adressait des sonnets enflammés à la comtesse de Scandiano, il envoyait une ode à la suivante de cette dame. Il la pressait de se montrer moins rigoureuse que sa maîtresse et de ne pas imiter suo superbo sdegno. Il courtisait la camériste, sous prétexte qu'elle était une émanation de la grande dame. Et dans tout cela, pas la moindre Eléonore.
2i DAMES D'AUTREFOIS
Tout au plus intervient-elle on qualité de garde-malade ; lors des premiers troubles cérébraux du poète, elle l'aurait reçu, pendant quelques jours, dans sa villa de Consandolo. Rien de plus.
Nous en étions là, résignés, sinon satisfaits. Mais voici qu'un des plus nobles esprits de l'Italie contemporaine, M. Angelo de Gubernatis, un poète, un érudit aussi à ses heures, vient de reviser toute cette enquête. Nous trouvons dans la Revue un chaleureux article de M. Edouard Schuré sur le livre récemment publié par M. de Gubernatis. Que dit le savant professeur romain ? « A force d'atténuations, d'exclusions, de négations, avec la lime subtile des si et des mais, Solerti a fini par réduire le pauvre Tasse à une sorte d'automate et de marionnette inconsciente et à la condition d'un simple fabricant de vers, qui assemblait des rimes pour les femmes des autres, sans éprouver le moindre trouble, ni la moindre émotion. L'érudition de Solerti fut vraiment chose admirable et méritoire, mais l'âme et le génie du Tasse disparaissent dans cette mer de minuties. » Et non moins documenté que quiconque, Gubernatis restitue, au poêle son âme de chanteur et d'amant. Eléonore ne l'aima point; accordons-lui son non-lieu. Mais le fils de la mer de Sorrente, né au pays des Sirènes, songeait à une déesse de la terre lorsqu'il s'écriait : « Qui donc a vu jamais fulgurer ces yeux ardents et leur céleste sourire lancer des flammes sans être conquis ? » Torquato redevient le pazzo per amore, cher aux Byron et aux Chateaubriand. Que l'esprit de poésie rentre dans l'âme du custode de l'hôpital Sainte-Anne !
Cest pour le Tasse comme une seconde délivrance. Perdu dans une des vastes rues muettes de Ferrare déchue, il est délicieux de relire un des plus suaves épisodes de la Jérusalem. L'ombre dolente du Tasse,
ELEONORE D'ESTE 25
aux griffes de la critique, ressemble à Clorinde blessée par Tànerède. « Tu as vaincu, je te pardonne. Toi, pardonne aussi, non à ce corps qui n'a plus rien à craindre, mais à mon âme. Donne-moi le baptême qui lavera mes fautes. » Le généreux chevalier Gubernatis a exaucé le dernier vœu de la victime. Et la gloire du poète murmure, à l'exemple de la guerrière rachetée : « Je m'envole en paix vers le ciel qui s'ouvre. »
x a gloire est jolie femme. Les historiens, redresseurs \j de torts, commettent volontiers Terreur de lui faire un bout de morale. « Ah ! que vous avez donc tort de ne point aimer cet artiste, cet écrivain, ce soldat ! (Chacun cite un nom, au gré de ses préférences.) Cet homme-là était éperdument amoureux de 'vous. Nul n'a mieux mérité votre faveur. Il valait cent fois tel ou tel que vous comblez de sourires. » La grande capricieuse écoute poliment. Quand le sermonneur a fini de prêcher, elle répond ceci : « Tout ce que vous me dites de votre ami est la vérité même. Mais que voulez-vous ? il ne me plait pas. »
Elle aura toujours, cette Célimène, pour justifier ses caprices, des raisons auxquelles la raison ne comprend rien. A vrai dire, elle n'en a qu une seule : « Je suis incapable d'aimer par devoir. » Tous les raisonnements du monde viennent se briser contre un cœur fermé. C'est infiniment triste, et d'une révoltante injustice. Hélas ! il en sera ainsi tant que les philosophes n'auront pas trouvé le moyen de discipliner la femme et la gloire et de créer le droit à l'amour.
Parmi les âmes en peine que cette coquette
s'obstine à dédaigner, il en est une, forte entre toutes et haute à l'égal des plus hautes. Les plus riches exemplaires d'humanité se sont vus au seizième siècle, sur ces deux terroirs de fécondité, l'Italie et la France. Le génie, la vertu et le crime s'épanouirent alors en fleurs prodigieuses. Notre Rabelais, docile comme un écrivain public à la voix du siècle, sait bien ce qu'il fait en donnant à ses héros des statures gigantesques ; la mesquine anatomie de l'animal humain ne suffît pas à la volonté de Pantagruel, non plus que l'ordinaire intelligence à sa soif de curiosité. Les champs de bataille, les ateliers, les académies, tous les domaines de la force et de l'esprit se peuplèrent de géants. Il y eut, en ce temps-là, sur la planète, un passage de surhommes. A cette époque de miracle, quelqu'un de chez nous, un Français de vieille souche, a résumé en lui les diverses manières par lesquelles l'être humain peut se dépaser. Il a tout connu, celui-là, tout goûté, tout aimé, tout servi. Dieu, d'abord. C'était pour les âmes d'alors le besoin et le devoir premiers. Comment servir Dieu et le prier ? deux foules s'égorgèrent pour l'inquiétude de ce problème. Des scélérats se firent miliciens du ciel. Cependant, au milieu des tueries, quelque chose d'exquis s'ébauchait, la souveraineté de l'humanisme. L'art était partout ; des saints maniaient le pinceau et les capitaines faisaient des vers. Théologien, latiniste, artiste, musicien, orateur, poète, soldat surtout, fou de la guerre, héros constamment, héros quand même, héros toujours, tel fut Agrippa d'Aubigné.
Il a été tout cela et magnifiquement. Quel poème que cette existence enragée ! Tout l'humain s'y trouve exprimé au suprême. Des mille aspects de la vertu, il en est un dont le rayonnement obscurcit les autres : Je monde respecte entre tous, les mortels qui ont méprisé la mort. D'Aubkmé dansait à dix ans devant là
bûcher; le péril lui était volupté. Il fut soldat avec ivresse et gaspilla son sang. L'histoire s'amuse des heureux qui ont su violer la fortune. Si son ironie Jour pardonne, sa conscience appartient aux cœurs fidèles ; elle garde le plus pur de son hommage pour ceux qui n'ont pas changé. A quatre-vingts ans, d'Aubigné, en son exil genevois, survivant à des haines éteintes, cuirassé de ses vieilles colères, restait raidi dans sa foi ; son siècle avait couru sans qu'il bougeât. Nous aimons encore qu'un esprit guerrier se soit plu aux choses de la paix ; ce rude porteur d'épée a joué duthéorbe et de la pi urne, il a chanté toute la fête de la vie. Ce reître méditait. Ce huguenot grondeur fit des poèmes d'amour ; ce ronsardisant, des épopées bibliques. Des facultés de génie autour d'une conscience imprenable, un rocher où poussaient des fleurs, voilà cette âme. En faut-il plus pour mériter d'épouser la gloire ?
Elle n'a pas voulu de cet amant.
Que les contemporains de d'Aubigné aient méconnu en lui le poète et le penseur, tous les manuels d'histoire littéraire expliquent cela le mieux du monde. Son génie d'écrivain s'avisa d'apparaître, costumé aux vieilles modes, avec des mots et des sentiments désappris, devant une France que Malherbe avait habituée aux politesses du style et Henri IV aux joies de la paix. Ce revenant choisissait mal son heure pour remuer des haines anciennes, pour parler des martyrs à des politiques, et de la Bible à des ciseleurs de madrigaux, et de fidélité à des ralliés et de rancunes à des oublieux. Ce lyrisme épique éclata comme une bombarde importune au sein d'une société pacifiée. Et puis pour dire l'héroïsme et donner son verbe au sublime, une voix s'éleva aussitôt, plus jeune et plus forte, qui couvrit ce bruit d'autrefois ; et ce fut la voix de Corneille. Tout le dix-septième siècle ignora tranquillement le poète des Tragiques et le conteur dé
l'Histoire universelle. Imagine-t-on cet écho de barbarie sous les quinconces de Versailles ? Une épaisse dalle funéraire s'abattit sur la mémoire de d'Aubigné et son nom même n'évoqua plus rien. Lorsque sa petite-fille, Mme de Maintenon, devint quasi-reine, elle fit peu pour ce grand-père incommode. C'était un spectre maussade au chevet d'une chanoinesse galante que ce huguenot aux gestes de prophète. La renommée de d'Aubigné sombra pour longtemps.
Il a fallu, après deux siècles, la belle ferveur d'un Sainte-Beuve pour qu'on allât regarder au fond de la tombe de ce grand mort. Les romantiques s'aperçurent que la France de Charles IX et d'Henri III avait failli avoir son Dante. Etait-ce enfin l'heure de la justice ?
Certes, d'Aubigné est aujourd'hui profondément respecté. Mais voyons ! nous sommes entre nous et il est vilain de mentir. Le lisez-vous ? Je veux dire, le pratiquez-vous assidûment, comme vous faites de Montaigne ou de Ronsard. N'ayez-vous pas cru lui payer votre dette d'admiration, très suffisamment, en pénétrant une fois pour toutes, dans la brousse épaisse de son génie ? Aussi bien les anthologies sont là pour servir votre paresse ; c'est besogne d'érudits d'extraire les lumières de ce chaos. Y aller voir vous-même, avouez que vous ne le faites pas souvont. Après tout, je me demande de quel droit je me permets de dire ainsi le confiteor des autres. Parlez pour vous, me dira-t-on ! Mon Dieu, si j'ose me citer, j'ai achevé mes humanités dans les cafés que hantaient les derniers romantiques. Les maîtres de ma jeunesse savaient de d'Aubigné des vers sublimes, de grands vers larges où passait un vent d'éternité. Us les disaient volontiers, mais c'étaient toujours les mêmes qui revenaient à leur souvenir. Et j'avais ainsi la sensation d'épaves superbes arrachées à un illustre
naufrage. J'ai eu le zèle d'en connaître plus. L'édition critique de d'Aubigné se publiait précisément alors chez notre ami Lcmerre. Des guides excellents, MM. Réaume et de Caussade, conduisaient les pèlerins de bonne volonté. Il devenait presque facile de lire d'Aubigné. Par exemple, la Création, je n'ai pas pu, je le confesse à ma honte. Des Tragiques, je suis sorti écrasé, ahuri, prostré, en toute admiration cela va sans dire. Cette furieuse mêlée d'images m'a semblé grandiose, et confuse aussi comme ces prises d'armes où le vieux soldat de la Bible tapait sur les crânes des papistes. Misérables créatures de volupté que nous sommes, nous demandons au génie le plaisir! Il était malhabile, ce capitaine au cœur indomptable, ce politique hérissé de rancunes, et maladroit ce poète sublime par instants. Alors on comprend, sans l'excuser, la cruelle réponse frivole : « Il ne me plait point. » Une heure de la vie de d'Aubigné résume et symbolise l'infortune de sa destinée. M. Samuel Rocheblave, le mieux infermé de ses admirateurs et le plus persuasif, vient de nous raconter à nouveau le roman d'amour de son héros. Cette idylle douloureuse avait été déjà pieusement commentée par M. Henri Monod. A vingt ans, Agrippa a follement aimé une blanche jeune fille, la Diane de son poème du Printemps. Ce fut, au lendemain de la Saint-Barthélémy, dans l'horrible France de la haine, un coin de fraîcheur adorable. C'est l'heure de la vie de d'Aubigné, la seule, où sa sauvage énergie se soit reposée. Echappé aux « Noces Vermeilles », le partisan traqué faisait halte au manoir de Talcy. La fille de son hôte, Diane Salviati, une de ces fées italiennes qui vinrent s'adoucir au pays de Loire, était belle comme» on l'est dans Ronsard. C'est dk qui a fait un poète du rude batteur d'estrade. D'Aubigné vieilli l'a proclamé : « Cet amour me mit en tête la poésie. » ïl a chanté Diane en par-
fait ronsardisant qu'il était alors, mais c'est bien autre chose qu'une musique de concert. Amour exalté, frénétique, farouche, qui jeta un reitre, dont le cœur était vierge, aux pieds d'une merveille de séduction. C'était sa vie entière et tout son être que d'Aubigné vouait à Diane Salviati. Leur histoire est la plus simple du monde : il l'a aimée, elle ne l'aima point. Elle aurait dû l'aimer. Il semble bien qu'elle a essayé. C'est trop facile d'expliquer par la coquetterie le stage cruel que cette enchanteresse d'Italie fit subir à ce terriblo amant. Ils allèrent tous deux graver leurs noms sur les chênes des bois de Marchenoir ; leurs mains s'enlacèrent. Diane poussa la bonne volonté jusqu'au baiser ; la tête orageuse de d'Aubigné eut parfois pour oreiller la blanche poitrino où rien ne battait. Blessé dangereusement dans une rixe, il fit vingt lieues, la mort aux lèvres
P<>ur, outre sos doux bras, si doucement mourir.
Diane exécuta loyalement les gestes de la correcte fiancée ; elle s'assit au chevet du malade et pansa ses plaies physiques. Elle ne put guérir l'invisible blessure Il comprit alors. « Tu es émue, mais point attendrie ! » s'écria-t-il. Il s'évada de cette passion torturante et pensa mourir de s'être délivré.
Elle avait eu peur, la jolie Diane, de cet amant « qui sentait la poudre, la mèche et le soufre ». Cette âme profonde, mise à nu devant elle, l'épouvanta. D'Aubigné avait fait pour la froide idole quelques milliers de vers. En prose, il a très peu parlé d'elle. 11 l'a punie, pourtant, en montrant qu'une toute potitc âme habitait sa forme divine. Dans les années qui suivirent sa rupture avec Diane Salviati, il faillit devenir un antre que lui-même. C'est l'énigmatique période de sa vie où on le voit, oublieux du serment
d'Amboise, hôte domestiqué des Valois, homme de cour, lui, le soldat de Dieu, faisant des ballets, les dansant peut-être, en grâce auprès de la reine mère, en coquetterie avec les Guisards, combattant à Dormans auprès du Balafré. Diane, fiancée à M. de Laimeux, vint alors à la Cour. Elle vit, dans un tournoi son adorateur de naguère, le plaintif compagnon des promenades au parc de Talcy, déguisé en figurant de carrousel. Et, sous ce costume de mensonge, elle faillit l'aimer.
Diane Salviati, vous étiez charmante et injuste, et criminelle, et innocente, comme la gloire elle-même. Vous avez pensé épouser d'Aubigné, au moment même où il déméritait de l'amour. La postérité, belle Diane, vous ressemble étrangement. Elle et vous, vous vous plaisez aux tournois, aux escrimes subtiles du talent, aux subtiles élégances du bien dire. D'Aubigné ne s'était déguisé que pour un instant en joli homme. Il remit pour toujours son armure guerrière. Et toutes deux, devant ce triste amant magnanime, vous gardez votre moue dédaigneuse et vous murmurez : « Il est sublime, mais que voulez-vous ? il ne me plaît pas.» — Avec plus de génie que bien d'autres, et des trésors d'héroïsme, d'Aubigné ne savait point se mettre en parure pour aller dans le monde. Ardemment amoureux d'une femme et éperdu de gloire, il a rêvé de deux purs mariages et les a manques tous les deux.
Est-il vrai que l'Hôtel de Sens soit menacé par les i démolisseurs ? La commission du Vieux Paris s'est émue ; elle demande à la Ville de préserver ce charmant vestige de l'architecture civile du quinzième siècle, un des rares témoins qui subsistent du Paris d'autrefois. On trouvera bien dans un coin du budget municipal les crédits nécessaires à cette œuvre de sauvetage. Pauvre Hôtel de Sens ! Il est vraiment temps de lui faire un sort. Depuis que l'ont abandonné les archevêques métropolitains de Sens, dont Paris était sufïragant, il n'a été affecté qu'à de vils usages : d'abord dépôt des coches de Bourgogne, puis verrerie, puis magasin de confitures. Les Parisiens lui doivent réparation. Plusieurs cardinaux le sanctifièrent de leur présence, depuis le cardinal Duprat jusqu'au vieux ligueur de Pellevé, lequel, nous rappelle M. le marquis de Rochegude, « y mourut de saisissement en apprenant que les portes de Paris s'ouvraient devant le Béarnais ». Ce seul souvenir suffirait à la gloire d'une maison parisienne. Mais parmi tous les hôtes de la noble demeure, ce n'est pas à des prélats politiciens que va notre préférence. L'Hôtel de Sens est cher aux gens de lettres pour avoir abrité, derrière ses tourelles, une des fées de la littérature,
Une dame de France, en plaisant souvenir.
Il a vu le dernier amour de la reine Margot.
Dire d'un amour de Marguerite de Valois qu'il fut son dernier, c'est peut-être s'avancer beaucoup. Bornons-nous à dire, par prudence, que Marguerite vécut là sa dernière tragédie amoureuse. Elle n'avait alors que cinquante-trois ans. Après des fortunes diverses, elle était parvenue à occuper une situation des plus honorables, celle de reine répudiée. A partir du jour où son mariage avec Henri IV fut annulé, à Rome, pour vices canoniques, les deux époux vécurent dans les meilleurs termes. Ils n'iitendaient que cette formalité pour apprendre à s'apprécier réciproquement. Marguerite avait témoigné de la répugnance à céder ses droits à Gabrielle d'Estrées. Après la mort, si opportune, «de cette tant décriée bagasse», elle s'eiïaça spirituellement devant la nièce du grand duc de Toscane. La dernière des Valois, restée quand même une vraie Médicis, se prêta de bonne grâce à ce qu'une Médicis devint reine de France. Elle envoya au roi son désistement. Henri IV se montra touché. Un panégyriste trop zélé prétend même qu'il se mit à pleurer d'attendrissement ; le trait serait trop beau. Henri se contenta d'envoyer un de ses gentilshommes porter à son ex-femme ses remerciements. « Je suis très satisfait, lui disait-il, de l'ingénuité et candeur de votre procédure. » Et il ajoutait : « Je ne veux pas moins vous chérir et vous aimer pour ce qui est advenu que je faisais avant. » Ce n'était point s'engager témérairement. La vérité, c'est qu'Henri IV conçut dès lors pour Marguerite des sentiments sincèrement conjugaux. Il mit une tendre délicatesse à régler la situation, tout de même un peu difficile, de cette reine démissionnaire. Il l'autorisa à quitter son exil d'Auvergne et à paraître à la cour. Marguerite mit de la discrétion à profiter de ces faveurs. Elle ne vint à Paris que cinq ou six années plus tard. Le château de Madrid lui était donné pour résidence. Henri IV
envoya à sa rencontre un seigneur nommé Harlay de Champvalon, « lequel avait été autrefois aimé par Marguerite plus qu'elle ne devait.» Etait-ce une gaffe? Peut-être un simple o*.bli. Le roi vint rendre visite à son ancienne épouse et demeura trois heures en sa compagnie. — Et dire que rien n'a été conservé de ce dialogue ! — Le Journal de L'Estoile nous apprend qu'Henri IV « à son arrivée l'a requise de deux choses l'une, que pour mieux pourvoir à sa santé elle ne fit plus, comme elle avait coutume, la nuit du jour et le jour de la nuit ; l'autre, qu'elle restreignît ses libéralités et devînt un peu ménagère de son bien. » Marguerite consentit à promettre quant au premier point; sur l'article des dépenses, elle refusa de s'engager. Elle demanda à voir le Dauphin. Le futur Louis XIII vint la visiter et la salua du nom de « maman fille ». Il paraît que cette appellation protocolaire était une trouvaille de Marie de Médicis. Quant à Henri IV, lorsqu'il parlait de sa première épouse, il disait « ma sœur ». — Telles étaient les surprises du divorce, en l'an de grâce 1605.
Cette oubliée, cette revenante du Louvre de volupté, fit sensation à la cour et à la ville. « Son nom, s'écriait un contemporain, est dans la bouche et au cœur de tous. » Les poètes saluèrent le retour de la grande amie des lettrés qu'avait chantée Ronsard. Marguerite se lassa vite de sa maison lointaine de Madrid ; elle vint s'installer en l'Hôtel de Sens, joignant l'Ave-Maria ». Elle y mena un train quasi royal, au milieu de moines savants, de musiciens et de gais diseurs.
Un jeune Provençal, nommé Date de Saint- Julien, accompagnait partout Marguerite. Il ne faut pas croire tout ce que raconte à ce sujet le Divorce satyrique, qui est un perfide pamphlet huguenot. Mais l'honnête L'Estoile, encore que crédule, est un mémo-
rialiste bienveillant. Que dit-il ? « Le mercredi 5 avril, fut tué, à Paris, un gentilhomme, favori de la reine Marguerite, par un autre jeune gentilhomme, âgé de dix-huit ans seulement, qui le tua d'un coup de pistolet tout joignant la reine. Le meurtri se nommait St-Julien, lequel ladite reine aimait passionnément et pour ce jura de ne boire ne manger qu'elle n'en eust vu faire la justice. » Un drame dans le style des Valois souilla le Paris de Sully, Marguerite, redevenue Margot, la sœur de Charles IX et d'Henri III, exigea le supplice de Vermont, le meurtrier. « Le criminel marcha gaiement à la mort. » D'une fenêtre de l'Hôtel de Sens la vieille dame galante de Brantôme assistait à l'exécution. Elle était bonne personne, malgré tout. Sa vengeance lui fit horreur ; elle s'évanouit. La nuit même, elle quittait l'Hôtel de Sens pour n'y plus revenir.
Sa vie dévote date du supplice de Vermont. Henri IV, qui eut dans toute cette affaire la conduite la plus correcte, essaya de lui indiquer les consolations profanes. Il lui fit dire qu'il y avait à la cour « d'aussi braves et galants écuyers que Saint- Julien et que quand elle en aurait affaire, on lui en trouverait encore plus d'une douzaine. » Marguerite préféra s'occuper de son salut. Ses calomniateurs parlent bien encore d'un Bajaumont, pour qui elle demanda une abbaye, et d'un musicien, Le Villars, que la canaille parisienne appelait le roi Margot, mais l'histoire ne s'écrit point d'après les pamphlétaires. Marguerite accorda le meilleur de sa confiance aux Petits Augustins ; elle se plut aux fondations pieuses, et donna même un pain bénit d'une rare magnificence dans l'église Saint-Etienne-du- Mont. Elle trépassa saintement. Le religieux chargé de son oraison funèbre nous a laissé un document péremptoire : « Qu'il me soit permis, s'écriait-il, d'es.
pandre sur son tombeau des fleurs que les Muses par mes mains lui présentent ; d'offrir des lys à sa pureté, des roses à sa vertu, l'ombrager tout de palmes, le couvrir de lauriers que le seul parterre de ses vertus me fournira avec plus d'abondance que ne feront toutes les princesses des siècles passés. »