MARIE -FÉ LICE OR SI NI
Le monument qu'on élève au bon gentilhomme de lettres Honoré d'Urfé a l'heureux privilège de ne point exciter de mauvaises passions. h'Astrée est assurément, de tous les livres de la littérature française, celui qui nous divise le moins. Manifester en l'honneur du père de l'héroïsme pastoral constitue un acte de la plus parfaite innocence. On imagine mal des sociétés de gymnastique ou des syndicats défilant devant l'image d'Honoré d'Urfé ; moins encore un ministre exposant son programme de réformes au pied du monument. C'est ce caractère d'inutilité idéale qui a donné tant de charme à cette exemplaire solennité. Seuls, les romanciers à gros tirages seraient en droit de s'abandonner à des pensées amères. Trouveront-ils jamais une raison meilleure de méditer sur la vanité du succès ?
Le succès ! Peut-on citer, à travers l'histoire de notre génie, un écrivain qui en ait, plus que d'Urfé, épuisé les joies ? Cet homme, dont nul ne lit plus les livres en dehors des professionnels de l'érudition, a conquis et enchanté des milliers d'âmes. Cette œuvre qu'enveloppe à nos yeux un nuage d'ennui a amusé merveilleusement. Est-il certain que nous ayons le droit de n'y prendre aucun plaisir ? Le dernier esprit amoureux de YAstrêe a été celui de Mme Sand. Cette intrépide chimérique alla faire retraite aux rives du Lignon. Etait-ce chez elle caprice de lettrée, ou plutôt quelque mystérieux atavisme ne la rattachait-il point à cette humanité de féerie ? Céladon, Hylas et Silvandrc n'ont ici-bas d'autre chose à faire que
regarder au fond de leur cœur ; ils exercent, à l'exclusion de toute autre fonction vaine, la profession d'amants. Ils sont de haute et pure noblesse sentimentale, à l'exemple des frères et sœurs de Lélia. Le suave druide Adamas, verbeux et sagace, confident des cœurs blessés, ressemble à ces bergers chenus du Berry qui prodiguent aux amoureux d'habiles conseils. Et tout ce léger monde, grisé de tendres phrases, s'aime en habitant à la campagne; la fontaine d'Amour semblait couler sous les arbres de Nohant. Mlfle Sand eut en elle tant de désirs et de génies divers qu'elle sut rédiger au besoin des circulaires pour Ledru- Rollin. Elle se crut, avec la plus belle sincérité du monde, républicaine et même socialiste. Au fond, elle était aristocrate et bergère. Un paysage paisible, habité par des nymphes précieuses et d?s pasteurs élégamment désolés, fut le paradis cher à son cœur. Elle était nièce de d'Urfé et s'en faisait gloire. Ses héros ne sont point pressés : Mauprat subA, pour mériter Edmée, les longues épreuves qu'Astrée inflige à Céladon ; il traverse, lui aussi, tous les cycles de la galanterie pastorale avant de parvenir au bonheur.
Mais quoi ! en littérature comme en politi que, comme en toute chose, nous voulons à tout prix faire de la vitesse. Astrée et Céladon ont besoin de cinq volumes pour mettre fin au malentendu qui les divise. Cela seul suffirait à nous les rendre étrangers et fabuleux. Et c'était au contraire par cela même qu'ils plaisaient aux lecteurs du roman de d'Urfé. L'abondant conteur apparut à ses contemporains comme un hardi diseur de nouveautés. Les rudes soldats du roi gascon et les routiers ligueurs avaient grossièrement pratiqué l'amour. Avec la paix devaient fleurir des mœurs plus douces. Un rayon de soleil d' Italie vint éclairer la politesse française et tout un beau s'épanouit dans ra lumière. DegentiJlesâmes. parfumées de tendresse,
MARIE-FÉLICE ORSINI kl
naquirent alors, qui sans YAstrêe n'auraient pas su prendre la pleine conscience d'elles-mêmes. D'adorables femmes d'Italie vinrent au pays de France compléter leur grâce. Il en est une, entre toutes, échappée d'un chantde YAminta du Tasse, qui réalisa jusqu'au sublime l'idéal d'héroïsme et d'amour dont Honoré d'Urfé fut l'interprète.
Marie-Félice Orsini était venue à la cour des lys pour permettre à la reine Médicis d'unir l'élégance italienne à la plus fi ère des seigneuries françaises. Cette petite fille do douze ans était promise au premier des barons. Henri de Montmorency réalisait le type accompli du prince de France : brave, fastueux, chevaleresque, un guerrier aux boucles blondes, avec des dentelles sur son armure. L'enfant d'Italie fut éperdue de cet époux semblable au Pastor Mo. Marie-Félice était pieuse à ravir les anges. A peine mariée, elle connut l'effroi du péché. Elle remarqua qu'il lui devenait impossible de suivre dévotement la messe lorsque le duc de Montmorency l'y accompagnait : la beauté de son mari lui donnait trop de distractions profanes. « Ne venez plus à l'église avec moi, mon seigneur ! » La petite duchesse dansait comme savaient danser les dames d'Italie, mais elle ne prenait plaisir à la pavane que si le duc était son cavalier. Elle était, sous son air de poupée fragile, de haute sagesse et de bon conseil. «Mon cher cœur, lui disait Montmorency, qui avez -vous prêché aujourd'hui ?» Elle faisait des conversions et apaisait les haines par le seul pouvoir de sa douceur.
Le plus beau chapitre de YAstrêe, celui que d'Urfé n'a pas écrit de sa prose fluide, Marie-Félice Orsini l'a vécu sous les arbres de Chantilly. Tandis que la mignonne duchesse péchait les truitesde l'étangde Silvie, accoudée sur une biche familière, les poètes murmuraient ses louanges. Le sacripant Théophile, recherché pour le bûcher, recevait asile chez la sainte ; la dame
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de Montmorency, d'un regard, arrêtait le blasphème sur cette bouche de mécréant effronté. Autour d'elle, les belles manières d'Italie s'embellissaient de dignité française. Il y a eu là une heure d'élégance, et de bonté, et de volupté chaste, unique dans notre gloire.
Cet idéal de YAstrée était une école de grandeur pour les âmes. Toute nourrie de Tasse, de Guarini et de d'Urfé, la duchesse de Montmorency devint, avec le malheur, une incomparable héroïne. Veuve d'un rebelle décapité pour haute trahison, elle courba le front devant Dieu seul. La nymphe des bois de Chantilly s'échappa du siècle et s'ensevelit dans la douleur. La Sylvie, chantée par Théophile, se changea en une austère religieuse selon le vœu de sainte Chantai. Et toujours, sous la bure, palpitait un cœur d'épouse amoureuse ; Dieu et le duc défunt se partagèrent les pensées de l'ursuline. Elle vieillit longuement au cloître. C'était un pèlerinage profitable de l'aller voir et qui amusait les curiosités. Gaston, l'affreux Gaston, le plus vil des princes, l'éternel traître, osa venir visiter la veuve du partisan trahi. Elle offrit au ciel, comme le plus cruel des sacrifices, l'horreur de revoir devant ses yeux le mauvais maître. Elle trépassa sans avoir cédé, ni daigné se plaindre.
Cette jolie fée d'Italie, qui vint chez nous apprendre à souffrir, résume en elle tout notre héroïsme pastoral. En son pays d'insouciance, elle n'aurait été qu'une bergère heureuse. Qui sait si ce ne fut pas on lisant YAstrée que Marie-Félice Orsini apprit le secret du veuvage magnanime ? Entre les pages du vieux livre insipide, quelque chose de confus s'annonce qui deviendra la voix de Corneille.
ARTHÉNIGE
tvtaguère encore, les visiteurs des demeures illustres i\ devaient subir les hâbleries des portiers ou consulter ces stupides brochures mensongères dont la domesticité officielle monopolisait le commerce. Il y a I out un sottisier de ce cicéronisme ; un aimable ironiste, Alfred Arago, en a fixé le type dans une célèbre scie d'atelier : « Admirez l'impassibilité du visage de Notre-Seigneur et le poli des colonnes. » La littérature des guides a été féconde en semblables trouvailles. Ce genre littéraire s'est anobli. Aujourd'hui, les érudits les plus qualifiés ne dédaignent point de mettre leur savoir à la portée des humbles touristes. Il s'écrit de petits chefs-d'œuvre portatifs sur l'histoire de nos églises ou de nos palais. Un savant, passionné pour l'archéologie monumentale, M. Eugène Lefèvre-Pontalis, vient de prendre la direction des Petites monographies des grands édifices de la France. Après les notices sur le Château de Coucy, la Cathédrale de Chartres, l'Abbaye de Vézelay, voici un nouveau volume : le Château de Rambouillet. Il a pour auteur M. Henri Longnon, un jeune archiviste, qui a appris à bonne école le secret de l'érudition sans pédantisme. Souriant petit livre qui dégage un parfum délicieux de gloire ancienne. Ce pauvre château de Rambouillet, si mutilé, avec
son caractère bâtard de forteresse et de villa bourgeoise, reste quand même un asile de jolis souvenirs où reviennent errer des ombres charmantes.
Historien et poète, M. Henri Longnon, s'il doit l'impartialité à tous les hôtes défunts de cette demeure, se réserve le droit d'avoir ses préférences. Nous le soupçonnons de garder le meilleur de sa sympathie pour Catherine de Vivonne qui fut, à Rambouillet, la Marquise par excellence. Il vénère dans cette dame, de lignée romaine et d'intelligence francisée, une des créatrices de notre politesse. « On ne saurait dire, écrit-il, ce que la société et les lettres françaises doivent à cette femme exquise et cultivée. La pédanterie et la grossièreté bannies les écrits et des salons, la femme enfin maîtresse de la place et du rôle qu'elle seule peut tenir, et de l'influence qu'elle doit exercer sur les mœurs et la société, voilà les bienfaits dont lui sont redevables les deux plus beaux siècles de notre civilisation. »
L'incomparable Arthénice, souveraine du goût, venait à Rambouillet se reposer des grandeurs. Elle y imaginait des surprises pour ses invités. Ce fut ainsi qu'elle conduisit traîtreusement le pudique évoque de Lisieux vers un bouquet d'arbres où Julie d'Angennes et ses compagnes, « vêtues effectivement en nymphes, et assises sur des roches, faisaient le spectacle le plus agréable du monde. » Tallemant des Réaux prétend « que le bonhomme en fut si charmé que, depuis, il ne voyait la Marquise sans lui parler des roches de Rambouillet ». Arthénice, entre autres nouveautés, fut la première à créer un effet d'eau qui faisait sortir une cascade d'entre les branches d'un chêne. Elle aurait rêvé de construire secrètement au bout de son parc une vaste maison, que ses hôtes auraient découverte par hasard en se promenant ; elle les eût priés alors