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ARTHÉNICE

« de demeurer quelques jours dans ce beau lieu. » Elle dut renoncer à cette galanterie de style pastoral et se contenter de quelques chambres où vinrent songer tour à tour les plus fringantes des Précieuses.

A l'automne de 1636, la Marquise était installée à Rambouillet. L'heure était grave. Le cardinal-infant don Fernando et Jean de Werth avaient envahi la Picardie. Les habitants de Paris prenaient peur d'abord et songeaient à fuir au delà de la Loire. On parlait aux enfants du monstre Jean de Werth pour les épouvanter. Le Parlement blâmait Richelieu ou accusait le ministre d'avoir humilié la France. Mais bientôt à la panique succédait le sursaut des âmes. Les corporations allaient trouver le roi au Louvre et se vouer devant lui à la guerre nationale. Louis XIII embrassa publiquement le président des savetiers. Dans tout le royaume, ce fut une furie guerrière. En quelques semaines, une armée de quarante mille hommes s'improvisa. "Les troupes françaises allèrent assiéger le cardinal-infant dans la place de Corbie.

Trois cousins, les Arnauld, officiers de carabiniers, combattaient devant Corbie. Comme le siège traînait en longueur, ils eurent le caprice d'aller rendre visite à la Marquise. Cinquante lieues à cheval et ils se présentèrent tout à coup devant Arthénice. Elle adorait les surprises. Les carabiniers furent reçus en paladins. On improvisa une fête en leur honneur. Trois jours après leur arrivée, on jouait la comédie au Château.

Entre toutes les pièces à la mode, il en était une qui s'imposait à ce parterre d'amazones et de capitans : la Sophonisbe, de Mairet. Une belle histoire de guerre et d'amour à raconter aux carabiniers et aux dames, tandis que les mousqueteries tonnaient aux frontières. Et puis, c'était encore un ouvrage de

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l'esprit où la fougue espagnole et italienne se réglementait à la française : une tragédie concentrée, régulière, le miracle de l'unité de temps. En moins de vingt-quatre heures, la belle reine Sophonisbe s'éprend d'un héros, se donne à lui et meurt pour éviter la honte d'être traînée à Rome en captive. Mairet avait soumis l'histoire vulgaire à la loi souveraine des bienséances. En suivant docilement le récit de Tite-Live, il eût exposé Sophonisbe à avoir deux maris vivants ; cette incorrection aurait paru nauséabonde aux amoureuses de la Chambre bleue. Tous les personnages de Mairet, Numides ou Romains, ont l'idéal de YAstrée au cœur. Le vrai Massinissa, celui de l'histoire, après avoir conseillé à Sophonisbe de mourir, osa vieillir en un ignominieux et très 'ong veuvage ; Mairet lui imposa congrument un trépas sublime. Sa Sophonisbe est une causeuse de l'hôtel de Rambouillet, une doctoresse de l'amour courtois, avec des coquetteries audacieuses, une héroïne de la guerre de Trente ans. Deux suivantes adorables l'accompagnent à travers ses élégantes douleurs. Les confidentes de cette reine numide, Corisbe et Phénice, réalisent le type parfait des demoiselles d'honneur, lettrées et galantes. Elles aiment les combats : sur un ordre de leur maîtresse, elles montent allègrement sur une tour pour mieux voir la bataille. Elles connaissent les replis du cœur masculin. Elles conseillent à Sophonisbe d'apparaître en beauté au vainqueur, et de « tirer un secours de ses propres appâts. » Elles sont latinistes, elles ont lu Tite-Live ; elle n'ignorent point que les princes numides possèdent un tempérament passionné : genus Numidarum in vencrem prœceps. Quelles furent les jeunes dames qui jouèrent sur la scène improvisée de Rambouillet les rôles de Corisbe et de Phénice ? Sans doute, deux de ces invitées de Catherine de

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Vivonne qui accueillaient Mlle Paulet « couronnées de fleurs et fort proprement vêtues. »

Il ne faut point se demander si la Sophonisbe de Mairef était un chef-d'œuvre. Ne suffit-il pas qu'un pareil public l'ait jugé incomparable ? Son auteur disait superbement : « Elle tira des soupirs des plus grands cœurs et des larmes des plus beaux yeux de France. »

Hercule de Lacger, seigneur de Massuguiès, quel beau nom de cadet de Gascogne pour un drame de cape et d'épée ! Quelqu'un a réellement existé qui s'appelait ainsi. Et comme il n'est rien d'impossible à l'érudition, ce quelqu'un a trouvé son historien. M. Frédéric Lachèvre, subtil et savant explorateur du monde des précieuses, vient de ressusciter Hercule de Lacger. Nous possédions, sans nous en douter, une soixantaine de poésies de ce gentilhomme oublié. Importaient-elles à la gloire de la littérature ? Peut-être pas absolument. Là n'est point la question. Bien qu'il n'ait pas eu de génie, ce rimeur au nom formidable mérite sinon un chapitre, du moins une note marginale dans l'histoire de la politesse française. Cette figure de capitan héroï-comique prend place dans une galerie des modes d'autrefois.

M. Frédéric Lachèvre a identifié le personnage en analysant un manuscrit injustement négligé. Sous une reliure de maroquin rouge, en trente-deux feuillets d'une belle écriture de calligraphe, des sonnets et des madrigaux portent ce titre : « Vers pour Iris. » Qui était Iris ? Et quel son adorateur ?

C'est ici qu'apparaît douloureusement la vanité des psychologies livresques. Il ressort de la lecture de ce manuscrit qu'une dame, toute pénétrée encore de

l'idéal de YAstrée, mit par ses rigueurs un parfait amant aux portes du tombeau. Iris s'enveloppe de chasteté féroce ainsi qu'une bergère de M. d'Urfé. Son chevalier observe rigoureusement tous les rites de l'amour courtois. Il va sans dire qu'il menace constamment de sa mort prochaine l'immatérielle créature qui le désespère et le ravit. Il parle sans cesse de « terminer ses jours » ; l'infortuné « souffre les enfers ». Iris s'absente-t-elle pour quelques eomaines ? Un amoureux vulgaire se bornerait à verser des pleurs : ainsi s'expriment les douleurs bourgeoises !

Mais si dans ce moment, pour les mieux exprimer, .le ne tombe à vos pieds immobile et sans vie, Je no mérite pas l'honneur du vous aimer!

Il faudrait avoir un cœur de rocher pour ne point compatir au supplice enduré par ce modèle de continence. Trente-cinq sonnets témoignent qy/Iris demeura impitoyablement pure. Quant à son malheureux esclave, on J'imagine s'allant noyer au fond du Lignon grossi de ses larmes. La vérité est moins désolante. Iris et son poète, dans les loisirs que leur laissa la littérature, furent deux faibles créatures mortelles, enclines à la concupiscence. Ils firent l'un et l'autre dans leurs vers une telle débauche d'innocence qu'il ne leur en resta guère pour l'usage quotidien. Ce couple d'élégiaques était farceur.

Qui dit cela ? Cette canaille de Tallemant des Réaux, toujours embusqué derrière les élégances pour cligner de l'œil et ricaner. Tallemant sert de guide à M. Frédéric Lachèvre et à M. Emile Magne, à travers les aventures sentimentales d'Hercule de Lacger et de son Iris, Henriette de Coligny. Lorsqu'ils ne mettaient point du noir sur du blanc, ce Gascon et cette précieuse se reposaient gaillardement

du sublime, Henriette a rencontré chez M. Magne un biographe gaiement véridique; M. Frédéric Lachèvre, en nous racontant la vie d'Hercule, seigneur de Massuguiès, ne prétend aucunement nous attendrir.

A défaut de Tallemant des Réaux et de ses modernes auxiliaires, un dessin de Daniel du Monstier suffirait à révéler Henriette de Coligny, comtesse de La Suze, dans toute son ingénuité de bonne personne. Le sincère portraitiste a souligné de traits malicieux le nez curieux et la bouche gourmande de cette belle commère au triple menton. Dire que cette dame si bien portante a composé énormément d'élégies ! « Les plus tendres et les plus amoureuses du monde, qui courent partout », est-il affirmé par l'auteur des Historiettes. Henriette de Coligny a fait verser des larmes à maintes lectrices, à Mme de Se vigne peut-être, à coup sûr à Cathos et à Madelon. Au dix-huitième siècle elle était admirée encore pour son génie de poétesse. Son éditeur de 1725 explique ce génie par de cruelles déceptions conjugales. « Livrée successivement à deux époux, elle n'eut pour eux que de l'aversion et de l'horreur. » Le premier mari de M110 de Coligny fut un Anglais qui ne;' survécut qu'un an à son bonheur. Le second, le comte de La Suze, était borgne et très ivrogne. Tallemant raconte qu'il lui arriva, au retour d'une ripaille, de tomber sur le chemin ; un troupeau de cochons lui passa sur le corps. Il fit alors un rêve guerrier et s'écria : « Quartier, cavalerie, quartier ) » Cet intempérant gentilhomme était jaloux ; il enfermait sa femme et la faisait espionner par deux prudes bellessœurs. Faut-il s'étonner que l'esprit élégiaque se soit emparé d'une dame ainsi persécutée, dont la jeunesse avait brillé à la Chambre Bleue d'Arthénice ? L'éditeur de 1725 ne s'en étonne point. « Malheureuse

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en amour, dit-il, elle a dû tourner du côté de l'élégie, ainsi qu'elle a fait, le talent qu'elle avait reçu pour la poésie. » Le don poétique semble avoir été, chez Mme de La Suze plus spontané que complet. « Elle ne put jamais enchaîner la rime. Elle digérait ses pensées, elle les exprimait poétiquement, mais, pour Jes rimer, il fallait qu'elle employât un secours étranger. »

Plusieurs secours étrangers se présentèrent. L'un d'eux fut notre Hercule de Lacger, lequel, au dire de Tallemant des Réaux, « avait de l'esprit, mais n'était nullement honneste homme ». M. Frédéric Lachèvre reconnaît de la meilleure grâce du monde que les recherches auxquelles il s'est livré ne démentent en rien ce jugement sommaire. Nous n'avons aucun portrait du sire de Massuguiès. Il est facile de l'imaginer ; tous les mauvais garçons croqués au passage par Abraham Bosse nous rendent ce capitan d'alcôve avantageux, beau parleur, insolent, parfois bâtonné, ni plus ni moins poète, à tout prendre, que les autres habitués des ruelles, un Malleville ou un Sarazin. Ce joyeux drille fournit à Mme de La Suze des rimes pour ses vers et des consolations pour ses mélancolies. Dans ses sonnets, il la traitait abondamment d'inhumaine. La comtesse, couchée sur son lit de parade, entourée de beaux esprits et de précieuses, écoutait le malin Gascon bramer sa douleur. Au pied du lit, deux petites mules de velours n'étaient visibles que pour le seul Hercule. Il glissait la main dansla mignonne chaussure ; il en tirait une lettre et y introduisait une réponse d'une toute autre littérature que celle de YAstrée. Le geste est charmant. Il résume la chevaleresque hypocrisie de cette société de la Fronde qui s'essayait au style noble et à l'amour poli. Les vers d'Hercule de Lacger sont généralement insipides et l'homme fut «un grand coquin». L'Iris de ses sonnets à la glace

était une poupine personne d'humeur égrillarde. Sans doute, mais le miracle opéré par les fées de l'hôtel de Rambouillet a été d'imposer à un siècle brutal la simulation de la vertu. Pour obéir au code idéal de la bienséance, Hercule de Lacger et Henriette de Coligny se présentaient dans le monde en toilette spirituelle. Cette dame galante et ce sacripant s'habillaient l'âme pour sortir. Chez eux, il est infiniment probable qu'ils se mettaient à l'aise. Et cela ne regarde personne, n'en déplaise à Tallemant des Réaux et à son indiscrète postérité.

Les rapports de fraternelle courtoisie sont traditionnels entre nos Compagnies savantes et celles de la Suède. Nous avons tout récemment recueilli un témoignage nouveau de la galanterie de nos amis Scandinaves. M. Gustave Retzius, membre de l'Académie royale de Stockholm, vient de faire part à l'Académie des Sciences d'une trouvaille artistique qui intéresse à la fois les Suédois et les Français. Un jeune savant américain, qui travaillait à l'observatoire de Stockholm, y a découvert une vieille peinture toute chargée de poussière et d'oubli. Cette toile a été identifiée : c'est la copie d'un portrait de Descartes par David Beck, de Delft. M. Retzius s'est empressé d'en communiquer la photographie à ses confrères de France. Il est regrettable que la peinture originale se soit perdue ; elle nous donnerait une image fidèle de Descartes pendant les derniers mois de sa vie. Nous possédons deux belles effigies du père de la philosophie moderne, un Franz Hais inoubliable, et un excellent Sébastien Bourdon, tous deux au Louvre. Autant qu'on en peut juger par la photographie d'une copie, le portrait de David Beck diffère singulièrement de ces deux œuvres. « La figure de Descartes, remarque M. Retzius, est moins triste et moins affligée que dans la peinture de Franz Hais. Son expression y a de la

grandeur, de la profondeur et de la sérénité. » Ce David Beck n'est, croyons-nous bien, représenté dans aucun de nos musées ; ses ouvrages sont infiniment rares. Elève de Van Dyck, il peignit pourtant beaucoup, aux gages de la reine Christine ; elle aimait à l'envoyer dans les cours civilisées ; il était chargé de lui rapporter des images ressemblantes de ses cousins royaux. Elle lui a demandé de peindre Descartes pendant les quelques mois du séjour que le grand sage français fit à sa cour. Qu'a bien pu devenir le portrait original ? Il a disparu dans les mille aventures des collections de Christine, qui fut une acheteuse gloutonne et une terrible gâcheuse ; la reine l'emporta à Rome avec ses autres tableaux. Dans quelle boutique de brocanteur italien l'image de Descartes a-t-elle moisi ? Faute de mieux, contentons-nous de cette copie, dont la découverte met en joie les cartésiens de Paris et de Stockholm.

Il est très vrai que Descartes paraît moins rébarbatif dans cette peinture que dans celle de Franz Hais. Le commerce de la reine de Suède avait-il réussi à dérider cette austère et majestueuse figure ? Devons-nous croire que Descartes s'est amusé à Stockholm ? Christine était capable de tout, même de donner le change à un psychologue de génie. Elle devait toutefois produire à celui-là un singulier effet. Tant que leurs relations étaient restées épistolaires, il pouvait être permis à Descartes d'honorer de loin en sa royale correspondante une vivante incarnation de la sagesse et de la vertu. Son ami Chanut, notre résident en Suède, lui avait dépeint Christine comme un Salomon féminin. Cette reine modèle désirait savoir le sentiment de Descartes sur « ce que c'est que l'amour ; si la seule lumière naturelle nous enseigne à aimer Dieu ; lequel des deux dérèglements est le pire, celui de

l'amour ou celui de la haine. » Le philosophe avait magnifiquement et complètement renseigné la jeune souveraine sur ces problèmes délicats. « En lisant ces pages, dit M. Alfred Fouillée, où l'enthousiasme métaphysique prend l'accent même de la passion, on croit entendre raisonner d'avance la voix grave de Spinosa, qui mêlant à ses déductions géométriques une poésie austère, démontre et chante tout ensemble l'amour intellectuel de Dieu. »

Pourquoi Christine et Descartes n'en sont-ils pas restés là ? La reine de Suède ne collectionnait pas seulement les médailles, les tableaux, les livres rares et les jeunes gentilshommes robustes ; elle recherchait aussi les mages français. Elle voulut s'offrir le luxe d'un Descartes dans sa domesticité intellectuelle. Et le pauvre grand homme s'en fut tout naïvement chez cette ogresse du Nord, dévoratrice des génies. Chanut lui avait vanté chez Christine « le sentiment merveilleusement détaché de la servitude des opinions populaires ». Il put constater par lui-même à quel point notre ambassadeur était exactement renseigné. Il vit de près cette bizarre créature, dont l'existence ressemblait à une barnbochade de cauchemar. Il passa quatre mois effarés à cette cour démente. L'affreux monstre femelle le faisait venir à cinq heures du matin, par un froid glacial, pour parler de métaphysique. Il en mourut. Les caprices de cette vilaine bossue, en faisant mourir Descartes à cinquante-quatre ans, ont privé l'humanité d'on ne sait quels trésors de sagesse. Le diable emporte la métaphysicienne de carnaval pour laquelle Descartes s'est enrhumé !

La légende de Christine, chef-d'œuvre des cardinaux romains, veut que la reine et le philosophe aient échangé de sublimes pensées. Ce n'est pas l'avis du biographe de Descartes, Adrien Baillet : « Il était

déjà fatigué de l'oisiveté dans laquelle il était retenu par la reine, qui semblait ne l'avoir fait venir que pour la divertir. La cour n'était occupée que des réjouissances qui s'y faisaient pour la paix de Munster ; et la reine, qui voulut qu'il y jouât un rôle, voyant qu'elle ne pouvait obtenir de lui qu'il dansât des ballets, dut l'engager au moins à composer des vers français pour le bal. » Il ressort de ce texte que l'auteur du Discours de la méthode, sollicité de baller, osa répondre par un refus. Pour avoir la paix, il rima des à-propos et écrivit même une comédie. S'il n'avait pas pris le parti de mourir, il aurait, Dieu nous pardonne! fini par danser le ballet. Descartes chez Christine de Suède, c'est Ariel en servage chez un Caliban en jupons.

Il était temps qu'il trépassât. Ce fut dans l'année qui suivit sa mort que la cabotine couronnée eut sa plus violente crise d'aliénation mentale. Un de nos compatriotes, le joyeux apothicaire bourguignon Bourdelot, la traitait d'après une méthode audacieuse. Ce joli bouffon, qui était un drôle, avait prescrit à sa malade une cure de gaieté. Les savants en us de la cour de Stockholm durent se conduire comme des carêmes-prenants. On vit Saumaise danser un pas grec, en imitant les gestes des amphores. Voyez-vous d'ici Descartes sommé de figurer dans cette mascarade ? Imaginez cela, tout en regardant le portrait de Franz Hais, et vous aurez vraiment la sensation du néronisme ! C'est à faire frémir.

Cependant notre ami Bourdelot se divertissait énormément. Au point même qu'il en devint impopulaire. Il dut regagner la France, non sans quelques économies rondelettes. Mazarin, qui aimait les gens d'esprit, le pourvut d'une abbaye.

Le seul homme qui ait vraiment compris Christine, c'est ce Bourdelot, de fêtarde mémoire. Cet apothicaire était de\enu assez médecin pour diagnos-

tiquer chez sa cliente la folie incurable. Plaignons Bourdelot ; il dut connaître des quarts - d'heure pénibles. La Sémiramis du Nord savait le latin, le grec, l'hébreu, requit ation et la philosophie, mais elle était d'une laideur sordide et d'une héroïque malpropreté. Ses mains, aux ongles endeuillés, dissimulaient leur royale blancheur sous une couche épaisse de crasse ; elle ne se peignait qu'une fois par semaine. Avec cela contrefaite, malsaine, rongée d'abcès, sottisière, injurieuse, cruelle, et un peu voleuse, car, en abdiquant elle filouta les pierreries de la couronne. Elle avait des gentillesses inquiétantes.» Elle jurait Dieu, constate la Grande Mademoiselle épouvantée ; elle se couchait dans sa chaise, jetait ses jambes d'un côté et de l'autre, les passait sur les bras de sa chaise. Elle faisait des postures que je n'ai jamais vu faire qu'à Trivelin et à Jodelet, qui sont deux bouffons. » Joignons à ce croquis cet autre témoignage contemporain : « La reine de Suède pue assez honnêtement pour obliger ceux qui s'approchent à se parer de la main. »

Telle était cette dame, pour l'amour de qui Descartes a pris un chaud et froid. Il lui sera beaucoup pardonné, parce que dans un intervalle lucide, elle a écrit cette maxime : « Il y a une canaille de rois comme il y en a une de faquins. »

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