LA BETIISABEE DE REMBRANDT
En créant une salle Rembrandt, les conservateurs du i Louvre viennent d'exaucer un vœu très ancien. Voici enfin le demi-dieu dignement présenté. Sa souveraineté exigeait un domaine qui lui fût propre, à l'abri de toutes les familiarités, même les plus nobles. Rembrandt ne s'accommode d'aucun voisinage ; disons mieux, aucun voisinage ne s'accommode de lui. Relégué dans ces petits cabinets, faits pour les prosateurs de l'anecdote, son génie ressemblait à un fauve en cage. Désormais sa diversité magnifique rayonne et s'épanouit librement. Il devient facile à chacun de s'apercevoir que nul musée n'est plus riche que le nôtre en chefs-d'œuvre du maître des maîtres.
Replacer la Bethsabée au milieu d'un vaste panneau, lui rendre son véritable éclairage, c'est presque l'acquérir une seconde fois. Nous l'avions vue, avec douleur, émigrer dans l'étroite chambre lointaine. Notre désir fut aussitôt qu'on la rétablît à sa place première, au centre de la galerie La Caze. Ce qu'on vient de faire pour elle vaut mieux encore. Jamais son éblouissante nudité n'a paru plus belle qu' avant-hier, par cette matinée grise où elle remplaçait le soleil. Le bon Louis La Caze, en la voyant triompher ainsi, se serait consolé d'être quitté par sa fille d'adoption. N'était-ce pas lui qui disait : « Il y a trois sortes de collectionneurs : ceux-ci achètent des tableaux pour les avoir, ceux-là pour que les
autres ne les aient pas, les troisièmes pour en jouir et en faire jouir »? Il appartenait à la troisième catégorie l'héroïque médecin des pauvres, fou de couleurs, qui partagea son existence entre la souffrance et la beauté.
Louis La Caze, c'est l'innocent patron de la confrérie des amateurs de peinture. Son souvenir planait discrètement sur cette fête de Rembrandt. Nous lui devons de posséder l'œuvre prodigieuse entre toutes, la merveille des merveilles. Il l'a léguée à son pays, par ce testament de 1869, modèle de générosité pudique. Depuis longtemps, La Caze songeait à faire don de son cabinet à l'Etat. Il se serait séparé, vivant encore, de ses tableaux, sans le règlement qui exigeait alors une barrière isolante entre la peinture et le public. « Ma vue a baissé, expliquait-il, et je ne pourrai plus les voir. » Il aimait à les regarder de tout près, 1 { i er la loupe sur les empâtements. Lorsqu'un
Reiset ou un Chennevières venaient lui rendre visite dans son modeste logis encombré de la rue du Cherche-Midi, il allait à la recherche d'une de ses trouvailles « derrière dix rangs d'épaisseur », vite il la sortait près de la fenêtre, et alors commençaient les gloses prophétiques. « Ce qui entend dire le plus de sottises, a écrit Goncourt, c'est un tableau î » Ceux de La Caze n'entendirent jamais délirer les snobs. Il a été accordé à ce dévot de l'art de trépasser en célébrant la cérémonie de l'admiration. Comme il faisait à deux amis de choix les honneurs de son trésor, il s'affaissa subitement, laissant inachevé le pieux commentaire. Quel joli exemplaire d'humanité française, stoïque et courtois, hardi sans révolte, précurseur sans théories, novateur sans pose 1 En vérité, ne pas remettre en belle lumière le chef-d'œuvre légué par La Caze, c'eût été persévérer diaboliquement.
Le catalogue, dressé par Retset en 1870, donne