LA BETHSABÉE DE REMBRANDT
simplement à la Bethsabêe le titre de Femme au bain. Nous connaissons des gens à qui cette indication suffirait. Est-il bien utile de faire intervenir la Bible dans ce poème de chair ? Rembrandt songeait-il à l'héroïne du Livre des rois, lorsqu'il transfigure cette beauté du Nord ? D'ailleurs l'inspiration des Ecritures lui fut-elle jamais autre chose qu'une raison de recréer la vie ? Est-ce donc la lettre du roi David que la baigneuse tient à la main ? Elle est triste, a-t-on dit : c'est qu'elle hésite encore ; elle se demande quelle réponse elle doit faire aux offres du séducteur tout-puissant... J'entends bien, mais David se servit-il d'un message écrit pour communiquer à Bethsabêe son coupable désir ? Le tsxte sacré nous le révèle f)lus immédiat. « Vers le soir, David se promena sur e toit de la maison royale. De là, il vit une femme qui se baignait, fort belle de visage. Le roi s'enquit de cette femme, en disant : « N'est-ce pas Bath- « Schéba, fille d'Eliam, femme d'Ouriya le Hitthite ? » Des messagers l' allèrent prendre de la part du roi. La Bible ne dit point que Bethsabêe ait eu le temps de délibérer avant de faillir. Nous savons seulement qu'elle versa des pleurs après que David eut fait tuer son époux par les archers de Rabbath-Ammon. Le temps du deuil écoulé, David l'emmena dans sa maison pour en faire son épouse. Ce que fît le roi déplut à Jahvé, conclut le saint livre.
Bethsabêe, peut-être ? Mais bien plutôt la servante au grand cœur, Hendrijke, celle à qui le maître dut un renouveau de bonheur. Nous n'avons point, au Louvre, l'image de la première femme de Rembrandt, Saskia, l'épouse avouée, qui triomphe sur 1© tableau de Dresde, auprès du j^une mari ivre de joie. Notre amie à nous, c'est l'humble fille aux cheveux de soleil, qui montre, avec sa fraîche bouche et ses yeux fidèles, une âme de tendresse et de volupté. Hendrijke
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fut le bon génie du grand enfant perdu qu'était son maître, et pour Titus une seconde mère, intendante, esclave et fée à Ja fois. Le ménage terminé, elle devenait, sur un signe du magicien, n'importe quelle princesse de son rêve. Il disposa, plus royalement qu'un David, de cette âme candide et de ce jeune corps. Les pasteurs se scandalisèrent, ils citèrent la pauvrette devant la paroisse et lui demandèrent s'il était vrai qu'elle posât sans vêtements devant son maître. Ayant redouté de mentir, elle se vit refuser la communion... Oui, c'est bien Hendrijke, et non point une dame de )a Bible, qui rêve ainsi, si désespérément mélancolique, tandis que l'enveloppe une féerie de lumière. Ce papier qu'elle vient de lire, ne serait-ce point un de ces protêts que chaque matin les huissiers déposent, à J'adresse de Harmensz, dans la maison de l'Ecluse Saint-Antoine ? A qui songe-t-elle douloureusement ? A lui, au maître, déjà ruiné, aux créanciers qui l'assiègent, au sombre avenir de misère qui les attend tous deux, à la riche maison vendue, aux joyaux précieux, aux armures rares, aux bronzes antiques jetés à l'encan, à l'auberge outrageante... Rembrandt, visionnaire imprévoyant, a peint là le portrait de sa dernière heure de paix et de joie. Il n'est rien, clans la Bible elle-même, de plus tragique que sa destinée.
Les revues sont le charme des vacances. Elles nous entretiennent de personnes défuntes et de choses oubliées. Cela détache do l'actualité et repose un peu de l'histoire vivante. L'heure reviendra toujours assez tôt de vivre dans le présent. Loin de Paris, dans la paix d'une petite ville endormeuse, il est délicieux de lire quelques pages où ressuscitent des âmes très anciennes. Et si, par bonheur, il s'agit d'une femme de jadis, qui fut tout à fait femme, avec le génie par surcroît, on s'égare, en si belle compagnie, tout au fond du passé. Songer à Mme de La Fayette, sous une allée de tilleuls, pendant un aprèsmidi de dimanche provincial, ce n'est pas un passetemps, c'est une cure. On se sent ensuite plus calme et plus fort pour lire le journal qui vous attend à la maison, et qui vous renseignera sur le dernier état de la mentalité des maîtres d'écoles ou sur les évolutions de la mévente.
Voici que M. Jean Lemoine ajoute à son tour, dans un intéressant article de la Revue de Paris, quelques traits précis, sinon nouveaux, au portrait de cette rare personne, Marie de La Vergne, comtesse de La Fayette. Tant qu'on parlera la langue française, la vraie, l'ancienne, l'auteur de la Princesse de Clèves conservera ses adorateurs. Plus que jamais, aujourd'hui que le féminisme littéraire règne souverainement, doit triompher la femme qui enrichit le roman français de son premier chef-d'œuvre. Admirer lime de La Fayette est le moindre des devoirs et le plus
facile des plaisirs. La bien connaître est moins aisé. Il n'y a pas trente ans que son histoire a été dégagée de la légende. Sa renommée traversa alors une sorte de crise, dont elle sortit, victorieuse assurément, mais différente, au grand déplaisir des bonnes âmes qui tiennent à l'existence terrestre des ances. Les anges sont infiniment rares, dans tous les milieux. En littérature, on les compte sur les doigts. Ce sont d'ailleurs, pour la plupart, des anges du sexe masculin. Ceux-là mêmes ne jouissent du caractère séraphique qu'à titre précaire. Il suffît d'un dossier d'archives livré à la curiosité d'un chercheur pour que ces natures immatérielles soient restituées à l'humanité de tout le ■^onde.
__ qu'il y avait d'angélique dans le souvenir de Mme de La Fayette a été naguère soumis à une enquête, comme on en mène dans les questions de canonisation. La mémoire de cette illustre dame en a souffert quelque dommage. La postérité faillit se brouiller avec elle et la convaincre de supercherie. La postérité n'aime jamais à reconnaître qu'elle s'est trompée. « On m'a trompée ! » crie-t-elle tn"< d'abord. Elle s'était habituée, on ne sait trop po -rquoi, à imaginer une La Fayette dolente, sentimentale, sacrifiée, bêlante, toute d'abnégation et de mélancolie. D'excellents esprits acceptaient docilement cette figure de vitrail. Un dossier s'est ouvert. Au lieu d'une sainte, il révélait une femme. On s'indigna.
Ce fut presque un scandale, dont on se souvient encore, entre gens que passionne le dix-septième siècle. Il y eut une « Affaire La Fayette », aux environs de 1879. Les ardeurs se sont éteintes. Il est permis aujourd'hui de résumer ce petit procès psychologique, en toute impartialité. L'incomparable romancière, désormais replacée dans la vie, en est quitte pour avoir perdu son auréole de carton doré. Nous
devons nous résigner à ne plus voir en elle qu'une créature humaine qui était de son monde et ie son temps. Ce n'est, après tout, qu'un ange de moins. Le ciel y perd, sans qu'il en coûte rien à la littérature. La Princesse de Clèves garde tout son éclat de pur diamant.
N'empêche qu'on en a voulu à l'auteur du plus exquis et du plus chaste des romans d'amour d'avoir vécu selon son siècle. On se plaisait à imaginer que Mme de La Fayette avait souffert poétiquement d'un long veuvage ; La Rochefoucauld intervenait ainsi, en toute bienséance, auprès d'une femme languissante et abandonnée. La légende enterrait M. de La Fayette à la fleur de l'âge. Tout à coup, sans souci de la morale mondaine, ce mari est sorti, tout ressuscité, tout gaillard, d'un carton de documents. Ce diable d'homme a prouvé, son acte de décès en main, qu'il exerça pendant près de trente ans quelques-uns de ses droits conjugaux. Il affirmait même avoir survécu à La Rochefoucauld. Cette réapparition fut jugée de mauvais goût. On trouva la conduite de M. de la Fayette indélicate ; on essaya de lui démontrer qu'il était mort vingt-cinq ans plus tôt. Entêté comme un mari, il s'obstina à donner les preuves de sa longévité. Hâtons-nous de dire qu'il se rendait importun pour la première fois. Il ne faut point juger le comte de La Fayette sur cette espièglerie d'outre-tombe. Pendant sa vie mortelle, il ne cessa de se montrer le moins encombrant des époux. Etait-ce un cynique ou seulement un philosophe résigné ? Est-ce de lui que La Bruyère a dit cruellement : i II y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari, au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention. Vitil encore, ne vit-il plus ? On en doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Une lui est dû ni douaire.
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ni convention ; mais à cela près, et qu'il n'accouche pas, il est la femme, elle le mari. M. de La Fayette e^t une énigme. Les maris des Muses sont féconds en surprimes. Tout récemment on publiait une lettre où M. Dudevant demandait la croix, au titre d'époux répudié de George Sand. M. de La Fayette doit-il être considéré comme une ébauche seigneuriale de M. Dudevant ? On a cru longtemps qu'il résiliait toujours dans ses terres d'Auvergne. Voici que nous apprenons qu'il venait de temps en temps à Paris, et qu'il descendait bravement à l'hôtel de la rue de Vaugir chez sa femme, sous le toit où La Rochefouc soignait sa goutte ! M. de La Fayette est insondable.
Aussi bien ne s'agit-il aucunement de lui. Mais La Rochefoucauld, l'époux de l'idéal, celui du libre choix, devons-nous admettre que Marie de La Vergne se consolât de l'avoir perdu ? Tout indique qu'elle s'habitua à la douleur et nous n'avons pas le plie ri saïsme de Yen blâmer. Qu'avait-il donc apporté de luimême à cette femme raisonnable et perspicace ? Des restes ! les débris d'une ambition déçue, toutes les vieilles blessures à panser de son corps d'ancien beau et de son âme de révolté vaincu. Ce n'était pas un ménage de tourtereaux que l'union de ces deux êtres. Aperçoit-on même dans leur liaison l'ombre d'un amour ? Le paladin fourbu avait tant aimé d'amazones, au temps de ses fureurs et de ses folies, et de si perverses, et de si belles ! Mme de La Fayette n'était rien moins que jolie. Ses portraits sont contradictoires. Tous s'accordent pourtant à la gratiner d'un long noz sagace et peu voluptueux. Ce nez-là dut flairer l'égoïsme et l'inaptitude à la tendresse dans ce qui restait au fond de l'âme dévastée de La Rochefoucauld. Essentiellement inamoureuse, la froide amis du pessimiste de* Maximes avait en lui un bon vieux
camarade de psychologie. Ils parlaient ensemble à merveille, de l'Amour, un paradis dont il était banni et qu'elle ne vit jamais, elle, que par-dessus le mur. Mlle de Scudéry, qui ne craignait point, dans sa correspondance d'appeler les choses par leur nom, écrivait à cette mauvaise langue de Bussy : « M. de La Rochefoucauld et Mme de La Fayette ont fait un roman des galanteries de Ja Cour d'Henri second qu'on dit être admirablement bien écrit. Ils ne sont pas en âge de faire autre chose ensemble, n
Est-il donc possible d'écrire la Princesse de Clèves sans avoir aimé ? Pourquoi pas ? Si profond, si touchant que soit ce livre, il semble avoir été pensé contre l'amour. Sous sa grâce racinienne se cachent des sentiments suprahumains, à la Port-Royal et à la Corneille. Le prince de Clèves a le beau rôle : il est sage et sublime. Ce ne sera pas ainsi que Lélia peindra le type du mari bourreau. Mme de La Fayette limitait les droits de la passion. C'en est assez pour la rejeter bien loin de nous, en tant que romancière d'amour.
Mais qu'elle est des nôtres, et vivante, et d'aujourd'hui, et de demain, et de toujours, quand d'écrivain elle redevient femme ! Une maîtresse femme, énergique, quémandeuse, voire intrigante, avec toutes les curiosités et toutes les ruses. C'est la solliciteuse que noua montrait hier M. Jean Lemoine dans son étude très documentée. Pour se déshabituer de feu La Rochefoucauld, cette veuve consolée se jeta dans Ja politique et dans les affaires. Elle a dompté Louvois ! Ce ne devait pourtant pas être un homme facile à intimider. Nous n'avons pas les lettres dont elle accablait le terrible ministre, mais les réponses de Louvois, brèves et déférantes, suffisent à prouver qu'il se laissait faire. Si discret qu'ait été le comte de La Fayette, il se prolongeait sous les apparences corporelles de deux fils, un abbé et un militaire, qu'il fallait
pourvoir, lo premier de bénéfices et le second d'un r ginient. Bénéfices et régiment furent enlevés de haute lutte par le modèle des mères solliciteuses. Le cadet, René-Armand, est colonel à vingt et un ans. Dans son zèle maternel, Mme de La Fayette s'occupe de lui trouver des recrues. Il est jeune, il s'amuse aux sottises de garnison et fait scandale à Strasbourg, en rossant les bourgoois. Une enquête est ordonnée. Il semble bien que Louvois étouffa l'affaire. Le petit colonel resta à Strasbourg, parce qu'il avait une mère influente au ministère. Telle était l'immoraJité de l'ancien régime.
Cette La Fayette de la vérité, non plus nimbée en sainte nitouche, mais si drue, si gaillarde et si leste, c'est la femme d'affaires dans toute sa robuste complexité. Décidément, ce n'était pas du tout une contemplative. Avait-elle jamais promis d'en être une ? Lorsqu'on aura achevé son portrait d'après nature, il faudra le compléter par cette définition d'Anatole France : « Elle avait dans l'esprit autant d'adresse que de sincérité. » Elle a avoué, avec sa belle tranquillité t\c raisonneuse : « A-t-on gagé d'être parfaite ?» La perfection, qui n'était pas de son monde, elle se contenta de la mettre dans le plus noble et le plus fin des livres.
SOPHIE GHÉRON
ous croyons, de la meilleure foi du monde, avoir inventé le féminisme. Bien des gens, en voyant tant d'élèves femmes à l'Ecole des beaux-arts, s'en étonnent comme d'une audacieuse nouveauté. Voici une aimable brochure où M. André Saglio ressuscite les académiciennes d'autrefois ; il y prouve , avec la plus gracieuse érudition, que l'égalité artistique entre les deux sexes date du siècle de Louis XIV. Nous n'avons même pas le mérite d'avoir découvert le nom, peu plaisant d'ailleurs, de « peintresse » ; ce néologisme est plusieurs fois centenaire.
Il a été écrit des pages très spécieuses contre l'ancienne Académie royale de Peinture et de Sculpture. Toute une école critique l'accuse volontiers d'avoir tué l'esprit corporatif et créé un funeste divorce entre l'industrie et l'art français. Il y a là un bien gros procès, des plus complexes et des plus obscurs, qui se plaidera tant que Colbert et Le Brun seront morts. Aujourd'hui que nous assistons à la renaissance des corporations, certains doutes nous viennent sur leur excellence. Pour parler art, et art seulement, il paraît bien que les anciennes maîtrises, si bienfaisantes au moyen âge, n'étaient plus, au début du dix-septième siècle, que coteries mercenaires et foyers d'égalitarisme inintelligent. Une de nos raisons d'admirer chez Le Brun, sinon un peintre de génie, du moins tout à fait un grand homme, c'est qu'il a fondé une noblesse
spirituelle. De la querelle entre les peintres du Roy et la Jurande, un type a surgi, qui dure encore : celui de l'Artiste, un être d'orgueil et d'inégalité, le dernier seigneur que respectera l'esprit de nivellement. Quant au reproche d'avoir séparé l'art de l'industrie, il est admirable que les plus parfaits chefs-d'œuvre de l'art appliqué aient été précisément fabriqués à la Manufacture des meubles de la Couronne, alors que Le Brun y régnait en despote. C'est à se demander si la fondation de l'Académie royale, naguère considérée comme un recul, ne marqua pas, bien plutôt, une des dates fécondes de notre civilisation. En tout cas, si jamais milieu aristocratique resta grand ouvert, ce fut celui-là. L'illustre compagnie dura près de cent cinquante ans. Entre sa première réunion chez M. de Charmois et le vote révolutionnaire qui la déclara dissoute, de Le Brun à David, on citerait difficilement un peintre ou un sculpteur de quelque mérite qui n'ait pas obtenu d'y siéger. A vrai dire — encore une fois, nous ne parlons que d'art, — l'esprit d'exclusivisme pénétra dans le monde des ateliers au moment où les Français crurent devoir s'entre-tuer pour s'enseigner mutuellement la justice et l'amour. David était un affreux réactionnaire.
Honorons et chérissons au contraire en Le Brun le plus intelligent des syndicalistes. Aucune autre condition que la preuve du talent n'était exigée pour être agréé par l'ancienne Académie. L'esprit confessionnel restait étranger à son recrutement. Si doctrinaire qu'il fût par ailleurs, et si tyrannique, le Premier Peintre n'opposa jamais de credo à la candidature d'un confrère. S'il flairait chez un nouveau venu de l'hérésie, il se réservait seulement de lui adresser des paroles amères aux conférences contradictoires. Ces premiers « académistes » se plaisaient aux joutes intellectuelles. ï!s croyaient à la Vérité. II retrouvait p*r-
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mi eux plus d'un illettré, mais tous étaient ardemment cartésiens, quelques-uns en le sachant, le plus grand nombre sans le savoir. Et ce n'est pas Chaumette, mais Le Brun qui a donné ses plus nobles fêtes à la déesse Raison.
Entre toutes les mesures réactionnaires dont la responsabilité pèse sur la mémoire de David, notons celle-ci : le retrait de ce droit de bourgeoisie artistique, de gentilhommerie devrions-nous dire, que l'Académîe de l'ancien régime accordait aux dames. Il y eut, sous les règnes de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI, quinze académiciennes, dont la dernière fut Mme Vigée-Lebrun. David ferma brutalement la porte à l'exquise et dolente Constance Mayer. On songe au mot que disait Talleyrand d'un autre dominateur : « Quel dommage qu'un si grand homme ait été si mal élevé ! »
« Il n'y a pas, dit excellemment M. André Saglio, de joie plus rare que la découverte des talents passés. » Joie assurément délicieuse et mélancolique plus encore. En pieux historien, M. Saglio ranime une par une ces renommées pâlies des académiciennes d'antan. Il en est plus d'une, hélas ! que nous allions outrageusement oublier. Qui songe à Catherine Duchemin qui fut la première femme reçue par l'Académie royale, dans sa séance du 14 avril 1663 ? Défendons-nous de croire qu'elle dut cet honneur à sa qualité d'épouse du sculpteur Girardon. < Mademoiselle n Girardon présenta à la Compagnie « un panier de fleure posé sur une table », qui fut favorablement jugé. Nous ne saurons jamais si la femme de Girardon avait du talent ; elle n'envoya aucun ouvrage aux expositions de l'Académie. 11 nous faut encore ignorer si elle 3 tait jolie ; un grand statuaire la trouvait aimable et ce certificat peut suffire. Ce qu'il nous est permis de deviner, c'est qu'elle donna à son mari qua-
rante ans de tranquille et discret bonheur. Elle eut dix enfants, dont aucun ne professa la peinture. Elle mourut la première et Girardon la fit ensevelir à l'église Saint-Landry, dans le mausolée fastueux qu'il avait fait préparer pour lui-même. Catherine Duchemin fut-elle reçue académicienne pour son génie ou pour sa vertu ?
Entre toutes ces ombres, d'une austérité gracieuse, avouerai-je mon faible pour Elisabeth-Sophie Cbéron ? Elle fut académicienne à vingt-quatre ans. « Le unzième jour de Juin 1672, Mx Le Brun a présanté deux portraictz faits par la demoiselle Elisabeth Cher on, lesquelz ont tèlement satisfaict la compagnie estimant cest ouvrage fort rare, excédant mcsme la force ordinaire du sexe, qu'elle a résolu de luy donner la calitè d' académissienne. » Ainsi s'exprime, avec un hyperbolisme inusité, le registre des Procès- Verbaux. Dans un de ces deux morceaux de réception, Mlle Chéron s'était peinte elle-même. Nous possédons ce portrait au Louvre. Les membres de l'Académie royale eurent pour l'admirer des raisons que notre raison ne connaît plus.
« Elisabeth Chéron, dit Dargenville, étoit parvenue à l'âge mûr sans passer par les faiblesses de l'enfance. » Cette fois, les académistes entendaient honorer en leur féminin confrère et le génie et la vertu. Chéron était belle, d'une beauté sérieuse et bien portante, et sage à miracle. Ce fut sans aucune arrière-pensée douteuse que ses contemporains s'accordèrent unanimement à l'appeler Sapho. A quatorze ans elle était célèbre comme portraitiste. Elle jouait en outre du luth à ravir. Née dans la religion prétendue réformée, elle se convertit non seulement au catholicisme, mais au jansénisme, et mérita que Nicole posât devant elle. Elle traduisait les psaumes en vers français. Elle «avait le latin aussi bien que La musique. L'Académie