‹ Dames d'autrefoisChapitre 19 sur 57 · SOPHIE CHÉRON · texte numérisé non relu

SOPHIE CHÉRON

de Padoue, dont elle fut l'orgueil, lui conféra le surnom d'Erato. Mme Dacier l'honora de son amitié. Musicienne, poétesse, savante, elle édifia la France et l'Italie. Elle excella dans la peinture profane et dans la peinture sacrée. Cette honnête dame française était née académicienne ; elle vécut et mourut telle. Il eût été très beau qu'elle trépassât en état de virginité. Nous devons avouer qu'elle se maria. Mais si peu 1 Et avec tant de dignité virile 1 Elle épousa, à cinquante ans, M. Le Hay, ingénieur du Roi. Dargenville tient à préciser que les faiblesses de la chair n'étaient pour rien dans cette chaste union. « Ce mariage philosophique n'avait d'autre but que d'avantager son mari qu'elle estimait depuis longtemps; le soin de ses biens qui étaient considérables, y entrait pour quelque chose. On lui entendit dire, en sortant de l'église : Nous voilà mariés, monsieur, à la bonne heure ; l'estime séparée de l'amour ne nous en demande pas davantage. Et elle lui tint parole. » Dargenville remarque encore que sa modestie paraissait jusque dans ses habits, et il ajoute, un peu sournoisement : « Je pourrais dire, l'ayant vue souvent, que la nature s'était méprise dans Mlle Chéron ainsi que dans Mme Dacier ; on voyait pour ainsi dire, dans ces deux illustres femmes les traits de deux grands hommes. « La seule concession qu'ait faite l'héroïque Elisabeth à l'esprit de volupté fut d'écrire, entre une traduction des psaumes et un portrait de chanoinesse, un petit poème en quatre chants qui s'appelait gentiment : les Cerises renversées. N'en concluons point que cette Muse ait jamais péché. C'était en tout bien tout honneur que, dans le salon de Mme Dacier, Anacréon faisait les lendemains d'Homère.

Il est un autre poème d'Elisabeth Chéron, qui semble irréparablement perdu, et dont la disparition doit être pleurée. L'illustre peintresse était du clan de

Le Brun. Les gens de lettres tenaient plutôt pour Mignard ; Scarron d'abord, puis Boileau, Chapelle, Racine, La Fontaine, La Bruyère, furent des ^mignardistes passionnés. Les seuls mauvais vers qu'ait écrits Molière, d'une plume encore humide de l'encre divine à' Amphitryon, célèbrent la Gloire du Val-de-Grâce. Ce lourd pensum était, sans nommer l'ennemi, un pamphlet contre le principat du Premier Peintre. Une tradition veut qu'Elisabeth Chéron, poussée par Le Brun, ait opposé doctrine à doctrine et poème à poème. M. André Fontaine, un des hommes qui connaissent le mieux les disputes artistiques du Grand Siècle, a cherché vainement ces vers d'Elisabeth. Us sont perdus ! Ne nous frappons pas. Mais il eût été amusant de jonnaitre ce qu'a bien pu répondre à l'esthète Molière la plus accomplie et la plus glorieuse dos Philamintes.

LISELOTTE

Nous avons perdu récemment en Mme Arvède Barine le plus loyal des écrivains féminins. Cette femme aimable et sérieuse était le type achevé de « l'honneste dame de lettres ». Ses livres resteront des modèles de saine philosophie et de gai savoir. On vient de publier celui auquel elle travaillait quand la mort l'a surprise ; il était inachevé et une main amie a dû en écrire les dernières pages. Dans cette monographie de Madame, Mère du Régent, nous retrouvons toutes les fortes qualités de Mme Arvède Barine : la franchise, l'érudition sans pédantisme, la bonne humeur, l'indulgence d'une âme équilibrée, la belle santé de l'esprit et du cœur.

Portraitiste avant tout véridique, Mme Arvède Barine ne flatte point son personnage. Mais il n'y a pas d'oeuvre d'art sans un peu d'amour. En étudiait cette bizarre personne que fut la seconde Madame, on ne peut s'empêcher de découvrir en elle, sous une couche épaisse de ridicule, quelque chose qui ressemble à de la vertu. On se surprend à ainnr cette figure bouffonne et sévère. Mme Arvède Barine s'est prise pour son modèle d'estime d'abord et finalement d'amitié. Il lui plaît d'appeler familièrement son héroïne « Liselotte». Ce gentil surnom, frais comme un myosotis du Palatinat, est une caresse consolatrice pour la pauvre Elisabeth-Charlotte, lamentable patronne des Déracinées.

«4 DAMES tl'AUTREl

La nature avait formé cette Allemande rougeaude pour une destinée de fermière, liante en couleur, f en gueule, ie cœur sur la main, qui aurait battu ses gens en se faisanl craindre et aimer d'eux. Un caprice du sort fit naître Elisabeth-Charlotte au pied d'un trône. Que diable venait faire dans les grandeurs cotte créature de plein air ? Passe encore pour la cour palatine, laquelle, on dépit de la morgue germanique, avait souvent un caractère do basse-cour. Les par. de Liselotte, l'Electeur Charles-Louis et Mme l'Electrice, Charlotte de Hesse-Gassel, étaient à tout prendre, d'assez bonnes gens, absurdes et primitifs : public, pour se gourm^r un instant a pr Le un ménage de portefaix. Entre doux « enragés » la gamine garçonnière poussa au petit bonheur, drue comme un sauvageon. A la cour de l'Electeur, la seoir de Charles-Louis, « Tante Sophie », représentait le bon sens ; elle prit Liselotte en gré, la protégea, lui donna, sinon une éducation, du moins quelques connaissances et deux ou trois principes régulateurs. Cette pédagogie improvisée produisit une petite princesse turbulente et brutale, capable d'admirer Leibniz, et qui méritait un bon mari.

Liselotte n'eut jamais de chance. Il lui arriva tout d'abord le malheur dont une femme ne se console pas : elle était laide, d'une laideur comique. C'était de quoi pleurer toute une vie. Liselotte prit le parti d'en rire. Son miroir lui montrait une naine, sèche comme un copeau, avec de petits yeux et un gros nez de travers. « Sa Grâce monsieur mon père m'a dit souvent que j'étais laide : j'en riais et je n'en ai jamais eu de chagrin. » A la fin de sa vie, lorsque sa laideur tourna au monstrueux, la bonne créature s'en amusa bravement. « Ma graisse s'est mal placée, de sorte qu'elle me va mal. J'ai, sauf votre respect, un derrière effroyable, un ventre, des hanches et des épaules énormes,

LISELOTTE 85

le cou et la poitrine très plats. Pour dire la vérité, je suis épouvantable, mais j'ai Je bonheur de ne pas m'en soucier. »

A dix-huit ans, Elisabeth-Charlotte n'en était pas encore là. Elle n'était alors qu'inépousable. La politique la fiança au frère de Louis XIV, un être de sexe incertain qui mettait des rubans et se peignait les yeux. La princesse palatine n'avait pour ce mariage, ni pour tout autre, aucune vocation. Elle pensait «que le meilleur mari ne vaut pas le diable... Quand une femme se fourre dans la tête qu'il lui faut un mari, c'est un coup de folie. Etre estropiée d'une main est un malheur, avoir un mari en est un autre ». Un mari tel que Philippe d'Orléans était le pire des malheurs. La fiancée en eut le pressentiment ; à peine eut-elle quitté son cher Palatinat qu'elle écrivait à la tante Sophie : « J'ai tant crié que j'en avais le côté enflé ; depuis Strasbourg jusqu'à Ghâlons je n'ai fait que crier toute la nuit. » Elle arriva ainsi, hurlante et ruisselante, à la cour de France.

Le garçon manqué et l'homme-femme, au moyen de concessions réciproques, parvinrent à devenir quasiment un ménage. Madame, glorieuse quand même d'être la belle-sœur du grand Roi, traita sans sévérité l'idiot pervers qui lui servait de mari de temps en temps. Après la naissance d'un second enfant, Monsieur fit à sa femme la proposition df deux appartements séparés. Elle lui répondit : « Oui, de bon cœur. » Elle ajouta : « Et nous demeurâmes fort satisfaits l'un de l'autre. » Elle expose ses raisons, qui sont valables : « Il était extrêmement désagréable de dormir avec Monsieur ; il ne pouvait pas souffrir qu'on le touchât pendant son sommeil, de sorte que j'étais obligée de me mettre tout au bord et qu'il m'est arrivé bien des fois de tomber comme un sac.» Désormais, l'existence de Madame sera d'une parfaite

ise, doui la Dondans les n la dis-

tr iction <!. 'i! idam<

du Pa] itinat, Burtoul à I Ile avait

i etta tête gi p : ii e. Il y a un pe 1 de !'• spioi . Dndance r ige iae

aujourd'hui encore l'Ai i e f ait » i plus cl

Madame b'j moque abondamment des France serait en vérité trop facile de lui rendre moquerie pour moquer

p0ur l'j] euae p< ' un comiq e

débordant. Elle chassait à courre : on imagine la (silhouette d'amazoï «• donl elle affligea nos i forestiers. En s.- p] lignant - Bile jouis

bon an mal an, d'un revenu équivalent à deux millions de notre monnaie Elle jouait gros jeu.

t, des nostalgies lui venaient de la campa du 1\ il. itinat et de la * ie frugale : Mon Dieu ! qu fois j'ai mangé des cerises dans la montagi e, à cinq heures du matin, avec un gros chiffon de painl J'étais alors plus gaie qu'aujourd'hui. ■ \ Versa menus étaient pins compliqués. Pour un seul er, « trois potl es, un quartier de t-au, unee: de trois poulets, une pièce de movton haché, un cochon, deux cl pons, deux bécasses, trois poules et trois pigeons en d'ailleurs ne la reconcilia avec

notre cuisine. Elle fit venir les saucisses et les boudins de la patrie perdue; elle en mangeait à crever et certaine^ de ses ndigestions épouvantèrent la cour. « J'ai tellement afîritndé ma gueule allemand»' à la nourriture allemande, qu'il n'y a pas lin seul ragoût français que je puisse souffrir. »

Tout a été dit sur la sauvagerie empestée que cachaient les splendeurs de Versailles. Est-ce de la

LI^ELOTTIT R7

grossièreté des mœurs françaises que »e plaignait Madame ? A peine eût-elle pénétré dans ces écuries d'Augias qu'elle « en remit », et à pleines mains. Cette honnête personne aimait les ordures, la plaisanterie scatologique, les propos obscènes. Les incongruités sonores lui procuraient d'innocentes joies. « Mgr le Dauphin et moi nous avons souvent parié à qui en ferait le plus et nous nous en sommes très bien trouvés. Pour ces sortes de choses, tout dépend de la manière de s'y prendre. »

Sur cette épaisseur, une petite fleur bleue poussa secrètement ; Madame a aimé Louis XIV, d'une tendresse lointaine, apeurée, tremblante, qui ressemble tout à fait à de la passion. La morgue palatine ne suffît point à expliquer la féroce haine qu'elle portait à Mme de Maintenon. Elle l'appelait tour à tour « la créature, la gueuse, la vieille ordure, la vieille guenipe, la vieille ripopée. » Ce sont là propos d'amour déçu, les petites revanches de la jalousie. Un jour, Madame s'épancha dans le tendre cœur de tante Sophie : « Monsieur m'a donné hier une nouvelle qui serait excellente si elle était vraie, mais j'ai peur que non. La vieille ordure aurait un cancer de la matrice, sauf votre respect. Ce serait un bien grand bonheur. » Le ciel refusa à Liselotte cette compensation. « La nouvelle, écrivait-elle le lendemain, n'est malheureusement pas vraie. J'ai vu hier la vieille ordure manger avec nous ; elle était fraîche et bien portante. » L'amour seul peut inspirer à une âme féminine de semblables mélancolies.

Et tout de même, avec ses gloutonneries, ses haines ses allures d'espionne, ses ingratitudes, en dépit de sa lourde injustice et de sa barbarie mal odorante, on ne la déteste point, cette énorme Liselotte. C'était un honnête homme que cette femme disgracieuse et disgraciée. Elle fut véridique dans un monde de men-

88 DAMBS D'AUTREFOIS

songe. Elle boudait, elle sacrait, elle enrageait, mais ne rions pas de ses fureurs. Il y eut, en somme, dans un coin du cruel Versailles une âme meurtrie qui garda le secret de souffrir. « On m'a pris mon cœur gai I » s'écriait-elle. Entre deux indigestions de saucisses, la Palatine a pleuré de vraies larmes, sur son pays ravagé par les guerres, sur sa vie manquée, sur ce Roi adoré et redouté, sur les vices de son fils, sur tout l€ monde et sur elle-même. Il y avait en ce corps d'ogresse risible an pouvoir d'amour et de douleur.

Page 1