MADAME GUYON
En lisant, l'autre jour, les débuts d'un procès douloureux, on se croyait ramené aux temps fabuleux du quiétisme. De vénérables prêtres sont venus à la barre du tribunal se prononcer avec véhémence contre les excès du mysticisme. Nous ne sommes plus assez théologiens pour ressusciter une querelle qui déchira jadis les âmes chrétiennes. Nous avons perdu en Brunetière le dernier docteur capapable de se passionner savamment dans un aussi grave débat ; nous ne parlons bien entendu que des laïques. Les clercs conservent en pareille matière toute leur autorité. Ils en ont usé, hier encore, avec une éloquente rigueur. Les Mme Guyon trouveront toujours chez nous des censeurs redoutables parmi les membres du clergé. C'est une tradition nationale. Nos prêtres n'ont jamais aimé qu'il y eût des Mères de l'Eglise française.
Cette énigmatiquo et malheureuse Mme Guyon, qui faillit créer un schisme, fit pourtant des ravages dans les consciences. Elle garde encore aujourd'hui, surtout de l'autre côté de l'Atlantique, de sincères zélateurs. Schopenhauer faisait mine de la vénérer : « Je recommanderai principalement, dit-il, l'autobiographie de Mme Guyon. C'est une belle et, grande âme dont la pensée me remplit toujours de respect. Apprendre à la connaître et rendre justice à ce qu'il y eut d'excellent dans ta
façon de sentir, tout en se défiant des aberrations de son intelligence, voilà, pour une nature d'élite, une jouissance d'autant plus grande que son livre ne sera jamais en crédit auprès des intelligences vulgaires. » Jeanne-Marie Guyon, malgré ses aberrations, était-elle vraiment une belle et grande âme ? Schopenhauer l'aiïirme, mais n'oublions pas que le philosophe de Francfort avait parfois le nirvanisme un peu farceur.
Il est moins surprenant que la théoricienne du Pur Amour ait séduit Michelet. Elle lui a inspiré des pages étourdies et charmantes, dont pas une ligne ne résiste aux assauts du scepticisme moderne. Il a parlé « du doux géoie de Mme Guyon ?t de son adorable innocence ». Il s'est porté garant « de sa pureté angélique » ; le mot de « sainte » revient à chaque instant sous sa plume. Elle était bien un type de prophétesse pour le grand poète des névroses. L'admirable en Mme Guyon, ce fut qu'elle recruta, de son vivant, des prosélytes parmi les personnes du monde les moins suspectes de névropathie. La société des Beauvilliers et des Chevreuse se composait de chrétiens rigides, en parfait état de santé morale. Les prédications de Mme Guyon mirent du désordre dans la cervelle de Mme de Maintenon elle-même : il y eut une heure de tempête sous cette étoffe. La plus froide raison qu'il y ait eu jamais connut une crise de religiosité délirante. La grande pédagogue, si prudente, s'oublia jusqu'à ouvrir les portes de Saint-Cyr à ces dangereuses fantaisies. Les saintcyriennes avaient alors quelque vague à l'âme. A la suite des représentations d'Esther, des pensées profane? les envahissaient ; un joli séminaire d'actrices remplaçait la maison du recueillement. Mme de Maintenon, en sage abbesse, avait couru au plus pressé. Elle avait supprimé les représentations