MADAME GUYON
solennelles et interdit l'entrée de Saint-Cyr à tout être du sexe masculin, sans excepter même les tailleurs. « N'y souffrez aucun homme, prescrivait-elle, ni pauvre, ni riche, ni jeune, ni vieux, ni prêtre, ni laïque, je dis même un saint, s'il en est un sur la terre. » C'était à merveille. Mais le Moyen court et très facile de faire oraison offrait autant de dangers que la vue d'une compagnie de mousquetaires. Il n'était question dans ce sournois petit livre que « de sainte indifférence, de pur amour et d'abandon ». Son vocabulaire enflammé permettait d'aimables équivoques. Chaque saint-cyrienne cachait le Moyen Court sous sa guimpe. Tout un gazouillis mysticopolisson remplit la volière. Les converses et les sarvantes, devenues quiétistes, allaient tirer le cordon en état d'oraison parfaite. Cette dévotion, si facile à suivre, enchantait toute cette enfance. Mme de Maintenon prit à la fin sérieusement peur. « Rien n'est plus propre, a-t-elle écrit, à séduire de jeunes filles que de leur proposer une piété qui nourrit l'amourpropre, en leur assurant qu'elles ont des âmes de premier ordre. » Il fallut pour remettre de l'ordre à Saint- Cyr et ailleurs, mobiliser toute une gendarmerie spirituelle.
Dès lors le guyonisme eut à compter avec des adversaires dont le chef s'appelait Bossuet. M. de Meaux, en principe, n'aimait pas les nouveautés. Il s'enferma, pendant plusieurs mois, avec tout le fatras de la littérature guyonienne : « Tout cela me parut d'abord superbe, nouveau, inouï, et dès là du moins fort suspect. » Le rude docteur, cuirassé de bon sens, instruisit ce procès en lieutenant de la police divine. Il était moins facile à abuser que les belles raisonneuses de la famille Colbert, que Michelet, et même que Schopenhauer. Il eût faJhi au moins Me Henri-Robert entre la prévenue et ry t édifiant juge d'instruction. « Je
ne répondais rien, a déclaré Mmo Guyon. Il est impossible de répondre à un homme qui vous terrasse, qui ne vous entend pas et qui vous écrase.» Bossuet piétina toutes ces fleurs empoisonnées d'hérésie avec une pieuse fureur. D'aucuns lui reprochent d'avoir manqué de charité. D'autres lui en veulent d'avoir effleuré d'un soupçon la haute vertu de Fénelon. Il y a encore des « meldistes » et des « cambrésiens ». Il nous semble bien que la sagesse, la robuste et saine sagesse de France parlait par la bouche irritée du grand évêque. Toutes ces friandises frelatées donnaient la nausée à ce Bourguignon d'une raison sublime, qui se nourrissait du pain des forts.
Bossuet fut sévère. L'a-t-il été jusqu'à l'injustice ? De graves doutes lui vinrent assurément sur les mœurs de l'inculpée. Il y avait eu dans la vie de Mme Guyon un barnabite fâcheux. Bossuet dédaigna de s'égarer en dehors du domaine théologique. Mme Guyon était peut-être d'une irréprochable chasteté. Aussi bien, la petite vérole lui facilitait le renoncement. « Vous me direz, écrivait-elle à Fénelon : Je ne vois en vous nulle trace de la divi- » nité. Vous qui me parlez, vous êtes si fort défigurée » que je tremble d'être comme vous. — Ma laideur, » vous répondrai-je, fait mon plaisir. » Il sied donc d'accepter l'absolue pureté de Mme Guyon. Son défaut fut de se plaire aux audaces du langage. Elle commentait le Cantique des cantiques avec une phraséologie qui eût exigé le huis-clos. Elle avait l'exégèse égrillarde et usait volontiers de métaphores coquines. Elle se savait du charme, encore que grêlée, et ne craignait point de le mettre au service de la doctrine. Le bon duc de Chevreuse avouait à Bossuet : « N'avezvous pas senti qu'on ne peut être assis près d'elle sans éprouver d'étranges mouvements ?» En quel singulier style d'alcôve prêchait cette innocente ?
MADAME OUYON 93
M. Maurice Masson a publié sa correspondance avec Fénelon, où se trahit ce que Bossuet appelait « un commerce d'illusions ». La démente dévote et le noble esprit qu'elle subjuguait, en tout bien tout honneur, échangeaient de petits vers sautillants. La plume de cygne griffonnait des rimes d'almanach sut Y Etat d'une âme dans les rigueurs de la purification; sur l'air le Beau berger Tircis. Mme Guyon répondait de même encre ; air : Si tu voulais, Liselette ! Quant à Y Etat d'une âme ornante au fort des épreuves intérieures, cela se devait, chanter sur la mélodie : Les Folies d'Espagne.
« Heureux les fous ! » s'écriait Fénelon. Ce qu'il est plus difficile de pardonner à Mme Guyon, c'est d'avoir affublé un des plus fiers génies de la France gréco-latine de petits surnoms familiers. Elle désignait son saint ami par les initiales S. B. L. B ; ce n'était rien encore. Elle alla jusqu'à l'appeler : Bi. Enfin, elle osa : Bibi. — Une femme qui a infligé à Fénelon cette syllabe redoublée désarme les sévérités de l'histoire.
SUZANNE DE L1VRY
La Société de l'Histoire du Tlièâtre s'étonne avec raison de ne pouvoir obtenir un hommage à la mémoire d'Adrienne Lecouvreur. Sa demande est pourtant modeste : à défaut d'une rue, elle se contenterait d'une simple inscription sur cet hôtel de Sommery où reposent les restes de la tragédienne. Les jours, les semaines, les mois se passent sans qu'on daigne exaucer cette humble requête.
O mes dieux et les siens, secourer votre ouvrage !
s'écriait Voltaire, au lendemain de la mort de son amie. Voltaire, n'aurait-il plus d'influence sur le Conseil municipal et serait-il vrai qu'il se démode ? Ce serait infiniment triste et tout à fait désastreux. En une heure de dandysme maussade, Baudelaire a dit : « J'en veux aux Français de ce qu'ils ressemblent tous à Voltaire ! » Sauf respect, ce rare poète a proféré ce jour-là une sottise impie.
Ce doit être l'avis de l'aimable et savant historien de lettres qui vient, après tant d'autres, d'écrire une Vie de Voltaire. On saura parler savamment, ailleurs qu'à cette place, de ce livre de M. Gustave Lanson. Pour aujourd'hui, nous nous bornons à en conseiller la lecture, comme une cure reposante
dans l'air du passé. M. Lanson est un portraitiste qui aime ses modèles. L'image qu'il nous donne de Voltaire est mieux que ressemblante. Elle fait songer une de ces effigies d'un aïeul qu'on n'a point connu, mais dont on sait qu'il fonda la maison. Chacun des descendants essaye de retrouver quelque chose de lui-même dans la chère vieille figure. Nous ne nous habillons plus à la même mode, mais les affaires de la famille iront bien mal, le jour où nous cesserions de vouloir ressembler à ce grand-pèro-là.
Que la municipalité parisienne soit douce au souvenir d'Adrienne, par respect pour celui qui l'aima. Quoi qu'en dise la commune de Châtonay, Voltaire était de Paris. Il avait, comme ceux de sa ville, une mauvaise tête ot un excellent cœur. Sa bonté, pour manquer de bonasserie, n'en fut pas moins exquise et profonde. La statue de Houdon, incomparable chefd'œuvre de statuaire, a imposé une légende fâcheuse. Ce vieillard irrité et grimaçant n'est pas tout Voltaire. Il a été jeune, joli garçon, tendre ami, aimant, indulgent et poète ému. Sa vingtième année est quelque chose d'admirable ; il ne faudrait pas nous défier de dire : d'attendrissant...
Malheureux dont le cœur ne sait pas comme on aime, Et qui n'ont pas connu la douceur de pleurer!
Ces deux vers lamartiniens sont de Voltaire. Elégiaque à ses heures, il ne pleurait pas seulement le» belles comédiennes. Dix ans après avoir perdu son ami de jeunesse Lafuère de Genonville, il trouvait pour le regretter des alexandrins touchants et de vraies larmes.
Qu'avait-donc fait pour lui ce Genonville ? Il était entré en tiers dans le ménage d'Arouet avec Suzanne de Livry. Cette Suzanne était une petite cabotine,