‹ Dames d'autrefoisChapitre 22 sur 57 · SUZANNE DE LIVRY · texte numérisé non relu

SUZANNE DE LIVRY

pour qiû nous ne sollicitons point de rue, et qui mériterait pourtant un peu d'immortalité. D'une respectable famille de robe financière, elle s'appelait majestueusement Mlle Gravet de Corsembleu de Livry. Elle contrista son austère famille en entrant au théâtre. Il semble bien qu'elle n'avait aucun talent et que sa famille prouvait de la clairvoyance en se montrant contristée. Voltaire offrit de donner à la jeune personne des leçons de déclamation. Suzanne était belle. Il y a sur ce point deux textes de Voltaire, un qui demeure vague et abstrait, un autre plus anatomique, que l'excellent éditeur Beuchot relègue pudiquement dans une note. Les renseignements fournis par ce texte sont des plus précis ; ils suffisent à expliquer que Voltaire, malgré ses occupations multiples, ait consenti à se faire pédagogue. Le maître fut éperdu de son élève. Leur idylle effrontée et peureuse res- S3mble assez à la période de bonheur de Manon et du chevalier. Us mettaient à la loterie et prenaient de méchants fiacres pour aller souper dans les cabarets populaires. Genonville assista d'abord aux leçons de diction, puis aux rendez-vous, puis aux soupirs. Bientôt Suzanne eut deux professeurs. Ce Genonville devait être un délicieux garnement.

On ne s'égorgea point. L'amour d'alors ne voulait pas de rouge sur ses dentelles. Voltaire exhala sa colère en petits vers gouailleurs :

Et j'aurais pu m'en courroucer, Mais je sais qu'il faut se passer Des bagatelles dans la vie.

Quand Genonville mourut, peu après, Voltaire en ressentit " une douleur où il y avait peut-être do. la gratitude. Quant à Mlle de Livry, elle tourna tout à

fait maJ ; elle devint marquise. Un M. de La Tour-du- Pin de Gouvernet l'épousa le plus légalement du monde ; elle entra dans la noblesse et dans la piété. Voltaire venant ia saluer, bien après leur liaison, se vit consigner vilainement par un suisse à la porte de son hôtel. Il se vengea de l'oublieuse en lui adressant l'impertinente et miséricordieuse épître des Vous et des Tu, qui annonce Béranger. Le tout sans violence.

Il est facile de dire que tout cela n'est guère de l'amour et que ces g^ns-là ne savaient point aimer. Sommes-nous certains qu'il ne se cachait pas un myosotis dans cette âme de railleur ? La dernière démarche du triomphateur de 1778 fut pour sa première trai tresse d'amour. Lors du retour du patriarche de Ferney dans le Paris du roi Louis XVI, après la soirée d'Irène, la bénédiction au petit-fils de Franklin, après toutes les harangues des francs-maçons, l'octogénaire, déjà mourant, se fit porter à l'hôtel de Gouvernet. Aucun suisse, cette fois, ne lui en défendit l'entrée. Suzanne, la Philis des Epitres, métamorphosée en douairière, et François Arouet, devenu le dieu Voltaire, confrontèrent leurs deux décrépitudes.

Ce fut une entrevue de fantômes. « Ah ! mes amis, s'écriait le vieillard en rentrant quai des Théatins, je viens de passer d'un des bords du Cocyte à l'autre ! » C'est, avec la métaphore antique de rigueur, le mot que nous avons entendu dire à Alexandre Dumas : « Elle m'a rappelé ma jeunesse, mais pas la sienne! » Dans le salon de la marquise, Voltaire eut la joie amère de retrouver son propre portrait, le spectre fringant de ses vingt ans, ce Largillière à l'habit bleu, dont il avait fait don à Philis, au temps des leçons de déclamation, des soupers maigres et de la faute. La grande dame dévote avait gardé, malgré tout, ce témoignage de l'ancien péché. Suzanne ne survécut

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