‹ Dames d'autrefoisChapitre 23 sur 57 · SUZANNE DE LIVRY · texte numérisé non relu

SUZANNE DE LIVRY

que quelques mois à l'apothéose de son ami. Née la môme année que Voltaire, elle trépassa la même année que lui : c'était sa manière d'être fidèle.

Dans cette historiette d'autrefois, on ne trouve ni crie, ni injures, ni menaces, ni chantages, ni sang, ni larmes. En est-elle moins humaine ? — Réflexion faite, on pourrait offrir aussi une petite plaque commémorative â Philis, marquise de Gouvernet. Elle a eu la première surprise de Voltaire et sa dernière mélancolie. Il faudra songer à elle, dès que les mânes de la pauvre Lecouvreur seront apaisés.

Une danseuse de l'Opéra mérite-t-elle d'être considérée historiquement à l'égal d'un capitaine, d'un poète ou d'un homme d'Etat ? S'il s'agit d'histoire contemporaine et d'une danseuse vivante, l'affirmative n'est pas douteuse. Mais alors, pourquoi le même traitement serait-il refusé à une danseuse défunte ? Un délicat écrivain, M. Emile Dacier, a pensé avec raison, qu'il y aurait là un déni de justice. Il vient de consacrer tout un savant livre à Mlle Salle, laquelle florissait au siècle de Louis XV. « Il faut avouer, écrit M. Dacier à un ami, que cette histoire se présente encombrée d'un appareil scientifique qui ne semble guère de mise avec un aussi aimable sujet, mais tel est le charme de certaines figures qu'il leur permet de braver la plus lourde méthode. » On ne saurait mieux plaider à la fois les droits de la danse et ceux de l'érudition. Il est légitime de se documenter, selon les méthodes modernes, au sujet d'une ballerine d'autrefois. Le danger serait d'écraser la fragile figure sous l'épaisse poussière des cartons d'archives. M. Dacier a su éviter habilement cet écueil. Le léger fantôme qu'il évoque plane au-dessus des documents, sans rien perdre de sa grâce innocente. Mlle Salle nous est rendue telle qu'elle apparut à nos aïeux, alors qu'elle enchantait la vieillesse de Fontenello et la jeunesse de Vol mire.

A cette époque frivole, les gens de lettres prenaient intérêt à la destinée des dames de théâtre. Le bonhomme Fontenelle demeurait, en dépit de ses soixante-treize ans, un charmant étourdi. Ce bouquetier de petits vers s'était pris de passion pour les sciences naturelles et la philosophie ; il étonnait deux académies par la variété de ses aptitudes. Plus que jamais il justifiait la note que lui avaient donnée, un demi-siècle auparavant, les jésuites, ses maîtres : Adolescens omnibus partibus absolutus. Mais le doux vieillard, qui pratiquait tous les savoirs, gardait une préférence pour l'étude de l'anatomie féminine comparée. Mlle Salle, ayant résolu de rompre avec l'Opéra, venait d'accepter un engagement à Londres. Fontenelle se mit à ses ordres ; il lui donna des lettres de recommandation. Nous lisons, dans une de ces lettres: « Monsieur, il serait naturel que vous m'eussiez à peu près oublié. Mais il se présente une jolie occasion de vous en souvenir. Je dis jolie au pied de la lettre, jolie aux yeux, et qui plaira certainement aux vôtres. C'est pour vous recommander Mlle Salle, bannie de notre Opéra par notre ostracisme... La danse charmante et surtout les mœurs très nettes de la petite Aristide ont déplu à ses compagnes, ce qui est dans l'ordre, et même aux maîtres, ce qui serait insensé, s'ils n'avaient pas eu de maîtresses parmi ses compagnes. » — A quel amateur éclairé du beau sexe Fontenelle présentait-il ainsi sa protégée ? A M. le président Montesquieu. La petite Aristide choisissait bien ses relations.

Mais pourquoi Marie Salle quittait-elle Paris ? Les problèmes d'histoire finissent toujours par trouver leur solution tôt ou tard. Le mot de cette énigme nous est révélé par le manuscrit numéro 26.700 de la Bibliothèque de la ville de Paris :« Le 20 de ce n.ois, la demoiselle Salle, de l'Opéra, et le sieur

Le Bœuf, l'un des chefs, eurent dispute sur le théâtre. On prétend mesme qu'il y eut des coups donnés. Ils ont présenté à ce sujet des mémoires à la cour qui doit décider de cette affaire. » En l'année 1730, il y avait une crise de l'Opéra. Les nouveaux concessionnaires ne manquaient ni de zèle, ni d'appuis puissants ; leur tort était d'être trop nombreux. On en comptait quatre, dont ce Le Bœuf, qui, dans ses rapports avec le personnel de la danse, ne justifiait point son nom, synonyme de mansuétude. Les entrepreneurs de l'Opéra passaient pour prodigues ; on s'inquiétait en haut lieu de voir le budget du théâtre dépasser cent mille livres. Mlle Salle, se jugeant incomprise, gifla un de ses quatre directeurs en toute simplicité. Elle demanda ensuite à l'étranger de la consoler d'une injuste disgrâce. « Fuyez en Angleterre, terre de liberté et de justice ! » lui conseilla Voltaire, en prose et en vers. Là seulement, les philosophes et « les filles de Terpsichore » pouvaient être vengés de l'ingratitude des Français.

Les causes de l'exode de Marie Salle étaient peutêtre plus profondes encore. Ce serait une erreur grossière que de voir en elle une danseuse comme les autres. Les esprits avancés tenaient pour Salle contre Camargo. Mlle Camargo dansait pour danser; ce n'était, à tout prendre qu'une « gigoteuse ». Mlle Salle pensait l'entrechat. Toute une réforme de l'art chorégraphique absorbait ses méditations ; elle prétendait exprimer en jetés battus les différents mouvements de l'âme humaine. Apôtre de la danse d'action, elle renonçait audacieusement aux oripeaux de mascarade, elle supprimait les tonnelets et les paniers. Un chroniqueur, qui l'admira à Londres, s'étonne de sa hardiesse : « Elle a osé paraître dans une entrée de Pygmalion, sans paniers, sans jupes, sans corps, et échevelée et sans aucun ornement sur sa tête.

Elle n'était vêtue, avec son corset et un jupon, que d'une simple robe de mousseline tournée en draperie et ajustée sur le modèle d'une statue grecque. ■> Ne nous y trompons pas, Marie Salle avait de l'avenir dans le cerveau et dans les jambes. Elle subit le sort fatal des précurseurs : le vulgaire ne la comprit point.

Sied-il de penser en outre qu'elle eut à souffrir d'avoir sautillé sur les cœurs en conservant la totalité de sa vertu ? Fontenelle, alors qu'il la recommandait à Montesquieu, n'hésitait pas à lui décerner un certificat de« mœurs très nettes ». M. de Voltaire, qui l'appelait « l'austère Salle », la comparait volontiers à Diane. Les poètes rendaient un hommage mélancolique à sa « miraculeuse vestalité ». Se lassa-t-on, dans l'étemel masculin, de la savoir invinciblement sage ? Gentil- Bernard osa donner de cette chasteté sauvage une explication vilaine, dont nous lui laissons la responsabilité. Avec un traitement annuel de 2.000 livres, une danseuse, sous le règne de Louis XV, pouvait accomplir le miracle de vestalité. Pourquoi fautil que la curiosité des historiens nous livre, une fois de plus, aux angoifses du doute ? Voici que l'on a découvert, en relisant l'inventaire après décès de Mlle Salle, la grosse d'un contrat passé devant notaires, par lequel le duc de Noailles constituait à la jeune ballerine une rente viagère de 800 livres. Ce n'est pas une somme fabuleuse, mais la bénéficiaire la toucha pendant vingt-cinq ans. Devons-nous en conclure qu'un grand seigneur, neveu par alliance de Mme de Maintenon, fit sombrer dans un viager perfide la plus farouche vertu du ballet français ?

Il convient de ne pas croire un mot de ce que dit Saint-Simon du maréchal-duc. Saint-Simon haïssait les Noailles et particulièrement celui-là. Il a vidé sur la réputation de ce galant homme toute sa poche de fiel. Il l'accuse d'avoir caché sous des dehors sédui-

sants « tous les monstres que les poètes ont peints dans le Tartare. » Il disait au régent : « Je ne cr-che pas que le plus beau et le plus délicieux jour dev ma vie ne fût celui où il me serait donné par la justice divine de l'écraser en marmelade et de lui marcher à deux pieds sur le ventre. » Ces lignes indiquent un désaccord. Saint-Simon ne mérite donc pas d'être cru lorsqu'il affirme que dès le lendemain de la mort de Louis XIV, le duc de Noailles entretint publiquement une fille d'Opéra. Il ne peut d'ailleurs être question de Mlle Salle; en 1715, elle n'avait que huit ans, — à moins que M. de Noailles, une fois l'habitude prise, n'ait continué à corrompre le ballet... Ce serait monstrueux. Aussi M. Emile Dacier préfère-t-il croire que ce digne seigneur, épris de tous les progrès, subventionna en tout bien, tout honneur, la créatrice de la danse expressive. Nous aussi, nous devons accepter cette chaste hypothèse, par respect pour les gentilshommes et pour les danseuses d'autrefois.

En 1782, l'académie de Bordeaux mit au concoure l'éloge de ?»f ontesquieu. Vingt discours lui furent envoyés, mais la docte compagnie estima, après mûre délibération, qu'aucun d'eux ne méritait le prix. Ainsi se trouva dédaigné le travail d'un médecin d'origine suisse, qui par esprit d'humilité avait choisi cette devise : « Pour peindre un Alexandre, il faudrait un Apelles. » Ce concurrent anonyme était Jean-Paul Marat. Les académiciens bordelais déclarèrent « son ouvrage froid et languissant, manquant également de grâces dans le style et d'énergie dans les pensées. » Aujourd'hui ce discours de Marat nous attendrit presque à force de suave médiocrité ; c'est le sermon d'un chanoine politique célébrant les vertus d'un évêque de la philosophie. L'éloge de Montesquieu y prend des airs d'hagiographie. Marat loue surtout son héros d'avoir cherché à travers les gouvernements de l'Europe, la Constitution idéale. « Il ne restreignit pas à sa nation le bien qu'il voulait aux hommes, il l'étendit à tous les peuples... Il se rendit en Angleterre, asile chéri de la liberté, où il se lixa deux années consécutives. Il s'y lia étroitement avec des hommes accoutumés à méditer, et c'est surtout dans leur commerce qu'il puisa la profonde connaissance qu'il avait du gouvernement de cette île fameuse. »

Marat n'en disait pas davantage sur la vie anglais*

du philosophe de la Brède. Il ajoutait simplement : « Il résultait de ses observations que l'Allemagne est faite pour y voyager, l'Italie pour y sCjournei, l'Angleterre pour y penser, et la France pour y vivre. »

Notre jeune école d'historiens littéraires use de méthodes plus subtiles que celles de Marat. Elle recherche les origines des pensées illustres avec une curiosité rigoureuse et passionnée. Nous avons eu ainsi, en ces derniers temps, l'émouvant travail de M. Pierre Villey sur les sources de Montaigne et cette admirable enquête à travers l'âme de Pascal qui valait hier à M. F. Strowsky le grand prix Gobert. Aujourd'hui, M. Joseph Dedieu, professeur à la faculté libre de Toulouse, nous montre Montesquieu allant apprendre à penser dans « l'Ile fameuse ». Ce n'est point entre les lignes d'une chronique qu'on juge un livre d'une pareille portée. Tout au plus oseronsnous rendre hommage à la science aimable de M. Dedieu, en admirant avec quel rare bonheur il a su remettre la pensée de Montesquieu dans l'atmosphère vivante de son siècle. Avant de saluer dans l'Angleterre « la Salente du Nord », Montesquieu était allé à la découverte de la vérité politique un peu partout, à Vienne, chez les princes allemands, en Italie. Les républiques de Gênes et de Venise lui parurent contraires à l'esprit d'Aristote. Le spectacle de l'Angleterre, dont il avait naguère médit quelque peu, fixa pour jamais ses convictions. « Il livra alors complètement sa pensée à l'influence anglaise », dit M. Dedieu. Les heureux insulaires dont il était l'hôte apparaissaient « à ce philosophe qui avait le sens du réel » comme les seuls habitants delà planète capables de pratiquer la justice et de jouir de la liberté.

Il n'est pas admissible que Montesquieu se soit trompé. Et pourtant, était-ce à ce point la terre pro-

mise au sage, cette Angleterre des années 1729 et 1730 ? Des journalistes anglais voyaient les choses et les hommes de leur pays avec d'autres yeux que Montesquieu. Le ministre dirigeant était alors un jouisseur madré, d'humeur sceptique et d'estomac solide, sans vertu ni méchanceté, qui pratiquait la corruption parlementaire avec une indulgente dextérité. Les gens austères accusaient Robert Walpole de systématiser le trafic des consciences. « Nous sommes en pleine décadence! » tel était le cri du philosophisme britannique. Lorsque Montesquieu aborda dans les états de George II, sur le yacht de son ami Chesterfield, il est probable qu'il ne commença point son enquête par la lecture des journaux d'opposition. Il aurait eu l'illusion de pénétrer dans une caverne de malandrins. Le noble lord qui lui servait de guide l'introduisit dans les compagnies satisfaites et éclairées. Tous les intellectuels de Londres défilèrent en toilette spirituelle devant l'inspecteur français. Il dut arriver à Montesquieu, toutes choses égales d'ailleurs, ce qu'il arrive parfois peut-être à l'honorable M. Chéron lorsqu'il va goûter la soupe du soldat, laquelle devient par cela même succulente. Le Walpolisme fit déguster sa cuisine des dimanches au grand gourmet en tournée.

Loin de nous l'intention d'insinuer que k futur auteur de l'Esprit des lois a été « roulé ». Mais, comme lo démontre si bien M. Joseph Dedieu, Montesquieu était « d'humeur enjouée ». Il comprenait qu'il faut beaucoup pardonner aux politiques et qu'il convient J'aimer les institutions par-dessus les hommes passagers qui les exploitent. Ce grand seigneur de l'intelligence possédait l'optimisme des âmes bien portantes. Il admira dans l'Angleterre le pays du moindre mal. Et puis, ce qui lui facilita singulièrement la bienveillance, il n'eut pas l'occasion de

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voir Swift. Le plus maussade des mécontents anglais était alors retourné au fond de sa misérable Irlande, cuire et recuire ses rancunes de pessimiste. Si Montesquieu s'était rencontré avec Swift, il en eût entendu de belles sur la Salente du Nord ! « Chaque année, ou plutôt chaque mois, je me sens plus entraîné à la haine et à la vengeance, et ma rage est si ignoble qu'elle descend jusqu'à s'en prendre à la folie et à la lâcheté du peuple esclave parmi lequel je vis. » Tels étaient les propos de Swift, en ses heures de modération. Montesquieu n'en aurait probablement tenu aucun compte ; il se défendait déjuger un peuple d'après ses philosophes encore plus que d'après ses ministres.

Si la haute société anglaise le combla de caresses, il lui a bien rendu sa politesse. L'Angleterre reste son obligée, tout compte fait ; il a su voir, sous les misères de ses mœurs d'un jour, la sagesse profonde et durable de ses lois. On le conduisit aux Communes ; il y assista à un duel d'éloquence entre Bolingbroke et Walpole. Au sortir de cette orageuse séance, qui dura quatorze heures, il consigna dans ses notes « que les ministres ne songeaient qu'à triompher de leurs adversaires, et pourvu qu'ils y réussissent, vendraient leur pays. » Cette observation ne l'empêcha point d'aimer la liberté parlementaire par-dessus tout.

Il eut de nombreuses entrevues avec la reine Caroline, une de ces princesses cultivées et de sens pratique comme l'Allemagne en dressait pour les mariages royaux. Cette fine Brandebourgeoise, entre un époux nigaud et un premier ministre un peu canaille, gouvernait en femme qui avait connu Leibniz et reçu des leçons de psychologie de Frédéric IL Elle devait savoir donner la réplique à un penseur gascon. La reine Caroline traitait son mari comme Montesquieu traitait [l'humanité, par la manière douce. George II

ne se serait jamais permis de prendre une bonne amie sans la permission de sa femme. Au retour d'un voyage, il trouva un de ses officiers sous les fenêtres de la comtesse de Walmoden ; il prit au sujet de cet incident les avis de la reine et de VYalpole, qui lui conseillèrent tous deux de n'y point donner de suites fâcheuses. Comment s'étonner que cette sage princesse ait été sincèrement regrettée par son époux ? Alors qu'elle se mourait, après une longue maladie, George II pleurait à chaudes larmes à son chevet. Elle le consolait de son mieux et lui recommandait gentiment de se remarier. « Cela jamais ! s'écria le pauvre roi, entre deux sanglots ; j'aurai des maîtresses. — Oh ! mon Dieu l observa en expirant Caroline de Brandebourg, J'un n'empêche pas l'autre ! »

Cette dame allemande avait certainement beaucoup lu les Lettres persanes.

Parmi les dames de France et d'Angleterre que nous montre cette très rare exposition du Jeu de Paume, plusieurs demeurent un peu mystérieuses. Il en est une que Drouais a peinte, en 1761, selon la formule pompeusement officielle. On s'est demandé longtemps quelle pouvait bien être cette princesse de lignée royale, drapée dans le manteau d'hermine. Il a fallu recourir à M. de Nolhac pour identifier cette inconnue. L'historien des déesses de Versailles n'a pas hésité à reconnaître dans le modèle de Drouais Mlle de Romans, cette dernière passion de Louis XV, qui inquiéta Mme de Pompadour et fut la mère de l'abbé de Bourbon.

L'autorité de M. de Nolhac est plus que suffisante pour que cet aimable petit problème soit considéré comme résolu. Mlle de Romans aura eu toutes les chances. La voici qui fait sa rentrée dans l'histoire au bras du plus fidèle ami de Mme de Pompadour. De son vivant, elle n'obtint jamais d'être présentée. L'érudition moderne lui procure cette satisfaction d'outre-tombe.

Cette fringante personne connut les délices et les revers de l'ambition. C'était bien un trait de cette glorieuse de se faire peindre par Drouais, portraitiste attitré de la cour. Le docile artiste reçut l'ordre de donner à l'effigie qui lui était commandée un carac-

tère de quasi-souveraineté. Il représenta cette bourgeoise de Grenoble en style versaillais, agenouillée en toute élégance et succombant sous le poids d'un manteau de reine : auprès d'elle sommeille un Eros dont elle coupe les ailes. Ainsi se symbolisait le programme d'existence de Mlle de Romans. Plus que reine, voilà ce qu'elle pensa un moment devenir. Le portrait de Drouais avoue insolemment cette prétention. Le peintre n'osa point envoyer au Salon cette déclaration de guerre à la marquise de Pompadour. L'œuvre dut rester dans cette petite maison de Passy où Louis XV venait s'embourgeoiser aux pieds de « la Grande ».

Devons-nous penser que Drouais a fidèlement reproduit cette beauté fameuse ? La vérité était le moindre des soucis du portraitiste mondain. Il dépassa Nattier lui-même dans l'art des métamorphoses complaisantes. Diderot parle quelque part avec sévérité de sa peinture « crayeuse et vermillonnante ». Il est malaisé de découvrir le vrai visage des femmes de Drouais sous l'éclat du masque fardé. « Ce n'est pas de la chair », disait encore Diderot. Mlle de Romans nous apparaît, en sa fraîcheur artificielle, telle qu'une poupée magnifique. Et sans le vouloir, l'imagier des figures mensongères a eu une heure de psychologie. Le visage est bien celui d'une belle sotte heureuse. Si cette déité sanguine se dressait de toute sa taille, elle offrirait un spectacle intimidant. Sophie Arnould, qui parlait sans bienveillance de la beauté féminine, a laissé cette note : « Chez cette personne extraordinaire, la nature, abandonnant ses règles de bon goût, avait pris plaisir à faire une grande exagération. Mlle de Romans, considérée à part, était moulée de sa personne, et chez elle, tout était en rapport et en perfection, mais cette perfection était colossale, et dans un cercle, elle dépassait toutes les

autres femmes comme on le raconte de Calypso. C'était au point qu'auprès d'elle ou à ses côtés le roi luimême, quoique fort bel homme, n'avait l'air que d'un écolier ou d'un demi-roi. »

J'eusse aimo vivre auprès d'une jeune géante.

Ce rêve audacieux de Baudelaire aurait donc été réalisé par Louis XV ? Heureux monarque, qui eut toutes les curiosités et fit toutes les trouvailles du collectionneur !

Il y avait en effet de l'ogresse dans la Sulamite de la secrète maison de Passy. Elle était gloutonne et succomba à une indigestion de faveur. Elle voulait dévorer de toutes ses dents le festin de la chance. M. le comte Fleury a établi savamment le dossier de ses maladresses. Elle allait se promener aux Tuileries et donnait avec ostentation le sein au poupon royal. La foule se pressait pour voir cette singulière nourrice qui allaitait avec un peigne de diamant dans les cheveux. « A la vue de cet enfant, le plus beau que jamais on eût vu sur la terre, le concours des gens comme il faut devint si prodigieux qu'il y eut danger pour l'innocente créature. «Ah ! mesdames et messieurs, » s'écria la mère épouvantée, n'écrasez pas et laissez » respirer l'enfant du roi ! » Ce manque de tact choquait Sophie Arnould. Il est jugé nauséabond par Mme du Hausset, laquelle, en sa qualité de chambrière de Mme de Pompadour, était une dame pleine de décence. Louis XV finit par trouver que « sa Grande » voyait trop grand. Il envoya des archers enlever le pseudo-dauphin, et fit tenir à la mère un ordre d'exil. ^Ille de Romans demanda des consolations au sacrement du mariage. Elle épousa un M. de Cavanac, qui parait avoir été un décevant époux.

Alors qu'elle habitait Grenoble, avant son élé-

vation, Mlle de Romans, qui ne s'appelait encore que Anne Couppier, avait passé à côté du bonheur. Elle faillit épouser Casanova. M. le chevalier de Seingalt fréquentait la maison de l'avocat Morin ; cet avocat lui avait été signalé comme possesseur d'une jolie nièce. Casanova n'était pas d'humeur à négliger un oncle pareillement pourvu. « Enfin, la belle nièce arriva. Sa peau de satin était d'une blancheur éblouissante que relevait encore une magnifique chevelure noire. Les traits de son visage étaient d'une régularité parfaite ; son teint était légèrement coloré ; ses yeux noirs bien fendus avaient à la fois le plus vif éclat et la plus grande douceur ; elle avait les sourcils bien arqués, la bouche petite, les dents régulières et bien placées avec un émail de perle et les lèvres d'un rose tendre, sur lesquelles reposait le sourire de la grâce et de la pudeur.» Casanova était muni d'un sens infaillible pour découvrir la vertu. Il étudia, en moraliste, la brune nièce de ses amis Morin. « Sa conduite était si. naturelle et si réservée qu'elle mettait en défaut ma perspicacité. » Il ne s'en permit pas moins, pour le principe, quelques affectueux badinages, et se montra familier, à son ordinaire. Il gagna ainsi toute la confiance de la jeune personne. Elle lui confessa que ses ambitions se bornaient « à trouver un mari doux et assez riche pour ne pas manquer du nécessaire ». Pourquoi, étant à ce point faits l'un pour l'autre, ne se sont-ils pas mariés? Hélas ! pour son malheur, Casanova se piquait d'astrologie. Il lut dans les astres qu'Anne Couppier était promise à des destinées plus hautes. Il lui prédit qu'elle irait à Paris pour y devenir « la maîtresse de son maître». Il s'inclina devant la fatalité et fit le sacrifice de sa fidélité domestique aux volontés suprême du destin. « Madame, déclara-t-il à la tante Morin, sans le sort qui est réservé à votre nièce, je me croirais heureux de vous demander sa

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