‹ Dames d'autrefoisChapitre 24 sur 57 · MADEMOISELLE DB ROMANS · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DB ROMANS

main. Pour n'être pas forcé de vous faire des propositions qui détruiraient la grande fortune qui l'attend, je suis résolu à partir demain. » Cet héroïsme raffiné fut goûté par Mme Morin. « C'était, dit Casanova, une femme du plus aimable caractère. »

Mlle de Romans et son astrologue se revirent quelques années après, à Paris. Casanova, qui était l'homme de toutes les délicatesses, se flattait au moins de faire le bonheur de sa protégée. Après l'avoir « cordialement embrassé », la favorite, toute attendria, lui confia qu'elle n'était point heureuse. Elle avait des diamants, des dentelles, un hôtel superbe, des équipages et cent louis par mois pour ses épingles. Elle aimait le roi, « poli à l'excès, bon, doux, beau, tendre et bagateîier ». Mais quoi ! « Peut-on être heureux quand on a perdu sa propre estime ? » Et Casanova conclut tristement : « Nous ne nous séparâmes point sans verser des larmes. » Quel tableau pour Greuze : Mlle de Romans pleurant son innocence perdue sur le sein philosophique de Casanova !

MADAME GEOFFHIN

Entre autres événements parisiens, signalons qu'il i vient de s'ouvrir à Cracovie une exposition de portraits de dames du dix-huitième siècle. Un ami, qui connaît mon faible pour Mme Geoiïrin, m'écrit qu'un portrait de la protectrice des philosophes figure en bonne place dans cette galerie. Ce serait une œuvre de Jean-François-Gilles Colson, un peintre qui eut son heure de vogue chez les clients riches. Il est fâcheux que Cracovie soit un peu loin. Il nous faut perdre cette occasion, peut-être unique, de savoir comment était faite cette honnête personne en qui s'incarna le type de la maîtresse de maison.

L'iconograpliie de Mme Geoffrin est des pluspau* vres. iNous avons cru longtemps que le musée de Montpellier possédait son portrait par Chardin. Cette peinture d'ailleurs admirable était, en 1878, à l'exposition du Trocadéro. Il nous souvient des analyses subtiles qu'elle provoqua. Jamais image ne parut plus sincèrement évocatrice d'un modèle illustre. C'était bien la digne commère parisienne, telle qu'on l'imagine d'après tous les témoignages ; une belle douairière de santé solide et d'aspect rassurant, en dépit de deux petits yeux finossiere et d'une bouche mince où se cachait la morsure. Ce visage respectable était complété par un long nez raisonnable et pointu, régulateur d'une heureuse destinée. Tout y était, jusqu'à la toilette décente et résignée

d'une matrone qui a le bon esprit de savoir vieillir. « Je remarque, disait Diderot, le goût noble et simple dont cette femme s'habille ; c'était, ce jourlà, une étoffe de couleur austère, des manches larges, le linge le plus uni et le plus fin, et puis la netteté la plus recherchée de tout côté. » On disait encore : « Toutes les femmes se mettent comme la veille ; il n'y a que Mme Geoiïrin qui se soit toujours mise comme le lendemain. » Les visiteurs de l'exposition du Trocadéro goûtèrent pleinement le plaisir de l'identification psychologique.

Il n'y a qu'heur et malheur pour les psychologues qui s'égarent dans la critique d'art. Nous avons appris, depuis 1878, d'abord que le beau portrait de Montpellier n'était point de Chardin. 11 nous a été démontré ensuite qu'il ne représentait point Mme Geoiïrin. Notre infaillible ami Maurice Tourneux a établi que l'ouvrage était de Jacques Aved et que le modèle était Marguerite Crozat. Il n'y avait plus d'exact que le commentaire.

Que nous reste-t-il alors pour nous figurer la célèbre présidente des dîners artistiques et littéraires ? Un chef-d'œuvre courtoisement menteur, ce portrait de Nattier que possède toujours la famille d'Estampes. Mme Geoiïrin, épanouie dans une quarantaine triomphante, semble là une sorte d'Hébé légèrement épaissie, mais avenante encore. Fut-elle jamais belle ? Elle n'a rien dit de sa jeunesse. Il faut croire qu'elle ne manquait point d'éclat lorsqu'on Ja maria, à quinze ans, avec un opulent manufacturier, qui se consola d'être l'époux d'une femme renommée en jouant obstinément de la trompette marine. Mais cet adorable Nattier était le plus eiïronté des imposteurs. Il n'a jamais peint que la même nymphe sanguine, en qui toutes les dames de sa clientèle, princesses ou croquantes, aimaient à se reconnaître. Il a vu Mme Geoiïrin

Page 1