MADAME GEOFFRIN
dans l'Olympe de Versailles et il l'a placée à l'ombre d'un arbre mythologique comme il n'en a jamais poussé rue Saint-Honoré. Que conclure, sinon que nous ignorons la forme mortelle de la plus exemplaire des ambitieuses qui aient jamais conquis l'immortalité ?
Il est surprenant que Mme Geoiïrin n'ait pas été énormément peinte. Elle marque une date de l'histoire de l'art pour avoir créé les dîners d'artistes. Réunir à sa table du lundi les peintres et les sculpteurs fut une des manifestations de son génie nourricier. Elle servait de la bonne cuisine et des remontrances à Vernet, à Vanloo, à Vien, à Lagrenée, à Falconet, à Bouchardon, à Boucher, à La Tour. Elle leur achetait leurs ouvrages et payait comptant. On lui reprochait bien un peu de donner des conseils et de proposer des sujets de tableaux. Greuze, un jour qu'elle l'avait exaspéré s'écriait : « Qu'eJJe prenne garde ! J'ai envie de l'immortaliser. Je la peindrai en maîtresse d'école, un fouet à la main, et elle fera peur à tous les petits enfants présents et à venir. » Mais ces légères colères une fois apaisées, la charitable hôtesse restait populaire dans les ateliers. Comment se fait-il qu'aucun de ses convives ne lui ait fait, gratuitement ou non, la galanterie de son portrait ? Peut-être cette sage personne, qui eut plusieurs genres d'esprit, et celui surtout de se juger elle-même, se souciait-elle médiocrement de passer à la postérité en effigie.
Et tout cela dit, nous avons plus que jamais le regret de ne point voir ce portrait de Colson, qu'on expose à Cracovie. Il était profondément ignoré. Nul ne l'a mentionné, — pas même M. de Ségur, le biographe le plus équitable et le mieux informé de Mme Geofîrin. La peinture de Colson est, nous dit-on, datée de 1767. Elle doit révéler chez le modèle quelque mélancolie. Cette date correspond, dans la destinée
de Mme Geoffrin, à une période que l'on pourrait appeler « sa crise polonaise ».
Cette femme qui conduisit son existence comme on gère un fonds de commerce, cette équilibréo, cette raisonneuse eut, à son heure, son coup de folie. Oh ! pas du tout par une surprise de l'amour ! Noua croyons bien qu'elle n'aima jamais profondément ni quoi, ni qui que ce fût. La passion était bannie de sa vie ainsi qu'un bagage encombrant. Mais dans ce salon où toutes les gloires s'assemblaient, elle avait eu la joie, dont s'était gonflé son cœur de « particulière », de recevoir un beau Sarmate venu à Paris pour connaître la philosophie et les danseuses. Stanislas- Auguste Poniatowski, pendant son séjour en France, mena de front ces deux étudss. Il fit quelques dettes. Mme Geoffrin, qui était d'humeur donnante, se laissa taper par respect pour la Pologne. Est-ce alors que Poniatowski prit l'habitude gentille de l'appeler « maman », pour la rembourser ?
Et voilà qu'un beau jour ce fils adoptif de la plus bourgeoise des Parisiennes devint roi, et roi pour de bon, autant du moins qu'on pouvait l'être sur la terre promise de l'anarchie. Mme Geoffrin, encore que philosophe, distinguait de préférence, au-dessus do la canaille écrivassière de ses dîners, les gens titrés et les princes. Elle avait eu chez elle toutes les variétés de l'espèce humaine, excepté un roi. A l'idée que sa collection d'invités se complétait ainsi, sa froide raison lucide connut un instant de délire. « Quand je songe que mon cher fils, que j'ai vu bien jeune, que j'ai bien grondé, est roi, et m'aime autant qu'il faisait quand Q n'était que mon fils, la tête me pèse et mon cœur brûle. » Le cher fils lui avait envoyé le récit de son élection : « Que n'étiez-vous là, ma chère maman ? Vous auriez nommé votre fils ! » Il ajouta, par le courrier suivant :a Le titre de votre fils bien-aimé flatte