MADAME GEOFFRIN
mon amour-propre à l'égal de tous ceux que je porte. » Lorsqu'un souverain polonais payait ses dettes de jeunesse, il le faisait dans la grande manière.
Être la maman d'un monarque ! Sous les coiiïes de dentelles, le cerveau de Mme Geoiïrin flamba comme un volcan. Cette casanière, qui aimait ses aises, résolut de parcourir, à soixante-sept ans, onze cents lieues pour aller voir de près son royal filleul. Elle fit part de cette idée à l'enfant chéri. Il semble que Stanislas-Auguste, bien qu'attendri, n'ait pas poussé violemment à l'exécution du projet. Maman ne voulut pas en avoir le démenti. Elle annonça à ses amis de Paris son prochain départ. Les dîneurs n'y crurent pas tout d'abord ; lorsqu'ils la virent monter en berline, ils trouvèrent le procédé blessant pour eux. Toutefois, les philosophes se dirent : « C'est une reine de Saba de l'Encyclopédie qui s'en va enseigner Salomon. » Après une halte à Vienne, Mme Geoiïrin arriva à Varsovie. Le roi lui ouvrit les bras et s'écria : « Voilà maman ! »
Que se passa-t-il ? Cette veuve d'un fabricant de glaces rêva-t-elle de jouer chez les chevaliers sarmates le rôle d'une Maintenon ou d'une de3 Ursins ? Si sagace qu'elle fût, et si adroite à gouverner les circonstances, traita-t-elle un roi jeune, fêtard et polonais comme un simple Marmontel ? Le péché mignon de Mme Geofîrin fut toujours la gronderie tatillonne. Elle prenait au pied de la lettre cette pensée de Montaigne, qu'elle n'avait pas lu : « L'amitié n'est ni assez vigoureuse ni assez généreuse, si elle n'est querelleuse. » Il y avait quand même en elle ce côté « mère fouettard » dont se plaignait Greuze. Croisa-t-elle contre le cimeterre de la Pologne un vague rasoir ? Toujours est-il qu'après trois mois d'effusions, la maman et le cher fils se quittèrent sans déchirement.
A Paris, dans l'atmosphère de la rue Saint- Honoré,
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le bon sens revint à la Parisienne. Avec le recul, Stanislas-Auguste reprit beaucoup de son caractère filial. Ce fut sans doute alors que Mme Geofîrin se fit peindre et envoya son image à Varsovie. 11 parait que le monarque polonais aurait voulu avoir le portrait de Nattier. Ce Poniatowski était exigeant. Il n'obtint qu'un Colson. En bonne justice, méritait-il mieux?