JULIE DE LESPINASSE
- essieurs Georges et Jean Monval viennent dedé- 1 couvrir, dansun volume provenant de la bibliothèque du marquis de La Rochefaucauld-Liancourt, un manuscrit de huit feuillets dont l'écriture est, sans nul doute, celle de Julie de Lespinasse. Le manuscrit porte ce titre : Portrait de Madame... Une femme qu'on ne nomme point s'y trouve analysée avec la plus élégante et la plus perspicace férocité. Il a été facile d'identifier le modèle du portrait : à chaque ligne, à chaque mot, l'on reconnaît la comtesse de Boufïlers, l'Idole de la société du Temple. Mais fallait-il attribuer à la dolente Lespinasse ce chef-d'œuvre de littérature féminine ? Le style n'est pas dans sa manière douceâtre ; il est fait de menues phrases sifflantes qui crachent leur venin par petites gouttes. MM. Monval n'hésitent point à attribuer à la marquise du Deiïand ce portrait de Mme de Boufïlers. Julie de Lespinasse aurait simplement tenu la plume sous la dictée de la vieille aveugle. On voit la scène d'ici. Il y a eu bureau d'esprit dans le salon de Saint-Joseph ; tous les papillons ont tournoyé autour de la rayonnante Boufflers. La petite mère du Deffand, « murée dans le cachot de sa cécité », a entendu toute la soirée la musique des madrigaux monter vers « l'Idole ». Et par surcroit, la comtesse de Boufïlers ne s'est pas contentée d'être belle ; elle a eu de l'esprit, elle s'est pro-
noncée sur la politique et la morale, elle a philosophé. Les sentences ont coulé à flots de cette bouche éclatante. Il a fallu que Mme du Defîand fît rouler son fauteuil vers le cercle où la Boufflers pontifiait parmi les désirs. Enfin elle est partie, l'accapareuse ! Derrière elle, le salon s'est vidé. L'aveugle et sa demoiselle de compagnie restent seules. « Mettez-vous !à, mon cœur, et écrivez ! » Alors la voix cassée a dicté rageusement les rancunes de vieux cœur flétri. Et Lespinasse sans trop de déplaisir, a obéi.
« Mme de..., sans être ni belle, ni fraîche, ni même jolie, ni bien faite, a beaucoup de grâces dans tout l'ensemble de son visage et de sa personne... »
Ici Mme du Deffand s'est interrompue : « Ditesmoi, mignonne, est-ce que vous lui trouvez tant de grâces, à cette Boufflers ? Vous qui par bonheur avez vos yeux, comprenez-vous ce qu'ils ont tous à s'échauffer pour cette pédante ? » Julie de Lespinasse répond avec une petite toux équivoque : « On ne saurait nier qu'elle est faite passablement. »
Et un long silence rend plus désert et plus maussade le salon où ces deux femmes, la galante retraitée et la jeune fille laide, communient sans se l'avouer, dans la haine de la beauté triomphante. « Moi aussi, se dit la vieille marquise, j'ai été charmante. Boufflers trône au Temple, dans la salle des Quatre-Glaces, et h prince de Conti est à ses pieds. Il y a quarante ans, j'ai soupe avec le régent. Pourquoi ne m'a-t-il gardé que quinze jours ? Je mourrai sans comprendre les raisons qui ont détaché de moi ce polisson délicieux. J'aurais fait une favorite accomplie. Ma vie fut manquée. Ma part d'amour, c'est avec ce pauvre président Hénault que je l'ai mangée, en maigres tartines. Je méritais mieux. »
Cependant Mlle de Lespinasse rêve de t>on côté : « C'est un froid chevalier que d'Alcmbert. J'ai de