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JULIE DE LESPINASSE

l'esprit, de la sensibilité, du charme. A quoi cela m'avance-t-il ? Voici bientôt dix ans que je végète dans la domesticité de cette vieille despotique, qui me couvre de caresses, qui me déteste et que j'exècre. Si elle savait que tous les jours, avant d'aller chez eue, ses amis montent dans ma chambrette et y tiennent séance, elle me chasserait comme une servante ! J'espère bien ne pas mourir sans avoir aussi un salon à moi. Un jour où l'autre, j'aurai de l'influence sur les scrutins de l'Académie. Mais que ce sera donc peu de chose encore ! Je donnerais tout pour être comme cette effrontée de comtesse de Boufflers, avec des lèvres rouges, de gros bras et des épaules blanches. Ils me disent tous que je suis aimable. C'est aimée, que je voudrais être. Jusqu'ici aucun d'eux no m'a troublée. Je sens en moi pourtant des trésors de passion inutilisés. Tandis que je parle littérature, à qui pensé-je ? A un militaire dont je serais amoureuse éperdument. Il viendra tôt ou tard ce militaire, et ce sera mon bourreau. Ah ! si j'étais belle ! »

Du coin obscur où grogne l'aveugle, la tremblotante voix recommence :

« Julie, ma chérie, écrivez :

« Le cœur de Mme de ..., ou plutôt son âme, car de cœur, je ne lui en connais point, est factice comme son esprit. On ne peut pas dire qu'elle n'ait ni vices, ni vertus, ni même des défauts et des travers ; mais pour peu qu'on l'étudié, on ne lui trouve ni sentiments, ni passions, ni affections, ni goûts, ni haine. »

Ainsi de suite, pendant huit feuillets. Cette exécution de Mme de Boufflers fut, d'après la date probable, le dernier bon moment que la marquise du Deffand et Mlle de Lespinasse aient passé ensemble. Elles se brouillèrent aussitôt après. Julie fonda son salon. Et le militaire de ses rêves s'incarna dans le comte de Guibert. 11 lu' apparut à la fête du Moulin-

Joli ; elle connut alors la cruauté de l'amour et devint un*, virtuose incomparable de la douleur. Gnibert était volage. Il faisait figure de grand homme et les dames se disputaient ses sourires. La pauvre Lespinasse eut à lutter, entre cent rivales, contre cette maudite comtesse de Boufflers, toujours insolemment séduisante à quarante-huit ans. Elle écrivait à l'infidèle : « L'abbé Morellet disait, ces jours passés, et dans l'innocence de son âme, que vous étiez fort amoureux de la comtesse de Boufflers. Si cela n'est pas tout à fait vrai, cela est si vraisemblable qu'il me semble que je n'aurais qu'à me plaindre de ce que vous ne m'ayez pas mise dans la confidence. Je ne vous demande, pour vous acquitter envers moi, qu'une chose, c'est de me dire la vérité. »

Après avoir expédié cette lâche supplique douloureuse, Julie de Lespinasse songea sans doute à cette soirée de jadis où Mme du Deiïand lui avait dicté le portrait de l'Idole. Elle a dû penser : « C'était une méchante femme, mais qui ne manquait point de clairvoyance. Et qu'elle avait donc raison de détester Mme de Boufflers. »

Deux croquis de Carmontelle, au musée Condé, nous montrent l'Idole et Julie. Devant une table à thé toute servie, la comtesse de Boufflers en déshabillé de mousseline, semble sortir des nuées ; une heureuse tête rose émerge des blancheurs. Puis voici Lespinasse, en robe noire, tenue d'institutrice, profil maigrelet, charme chétif ; elle fait de la frivolité et regarde dans le vague. Carmontelle, en dépit de sa gaucherie, était psychologue. Il a deviné ce que se disait la triste Julie : « Pourquoi ne suis-je point belle ? Quelle iniquité I »

La Société Jean-Jacques Rousseau, qui s'est récemment constituée à Genève, vient de publier le troisième volume de ses Annales. C'est un joli recueil plein de savantes recherches et d'ingénieuses remarques sur la vie et l'œuvre de Jean-Jacques. Les érudits suisses ne se lassent point d'interroger le mystère des documents. On ne peut comparer leur zèle qu'à celui de nos doctes amis de la Revue rabelaisienne ou encore à l'inlassable piété des shakespeariens d'Angleterre. Il n'est pas nécessaire d'être citoyen suisse pour collaborer aux Annales Jean-Jacques Rousseau. Les communications des Français y sont libéralement admises. Un chercheur dauphinois, M. Louis Aurenche, obtient une place d'honneur dans ce troisième volume, avec l'étude qu'il consacre à Mme de Larnage.

Les passionnés des Confessions, le plus trompeur et le plus délicieux des livres, éprouvent toujours une heureuse surprise à apprendre que sur tel ou tel point de ses confidences, Rousseau n'a point menti. « Ces personnages épisodiques, nous dit M. Louis Aurenche, que Rousseau a côtoyés pendant quelques jours de sa jeunesse, et qu'ensuite il a perdus de vue pendant les trente ans qui se sont écoulés jusqu'au moment où il a rédigé ses Confessions, les érudits retrouvent aujourd'hui leurs traces dans les registres et les papiers d'archives ; le rapprochement du résultat de leurs

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recherches avec le texte de son livre est fait pour nous rassurer sur la justesse et la fraîcheur des souvenirs de Rousseau, et pour nous encourager à le croire, là même où nous manquent ces vérifications. » C'est ainsi que nous avons pu recueillir les preuves de l'existence objective du prodigieux archimandrite dont Jean-Jacques fut le compagnon de voyage. Aujourd'hui, c'est Ja pimpante Mme de Larnage qui surgit d'un carton d'archives. Qu'allons-nous apprendre sur son compte ?

Avouons, bien que ce soit à peine avouable, notre faible pour Mme de Larnage. Dans la galerie amoureuse de Jean-Jacques, — galerie fort mêlée, — il sied de donner la préférence à la gentille marchande de Turin, Mme Basile, la seule femme dont il ait parlé décemment. Mais à un tout autre point de vue, Mme de Larnage mérite aussi les sympathies de la postérité. « Je lui dois, a déclaré Jean- Jacques, de ne pas mourir sans avoir connu le plaisir. »

Si nous en croyons le sixième livre des Confessions, cette aimable dame a consciencieusement conquis le certificat. Rousseau, lui, s'est peint tout entier dans cet épisode de sa jeunesse vagabonde. Tout l'homme est là, effronté et timide, maladroit et rusé, candide et hâbleur. Cette aventure à la Gil Blas lui a laissé, on le sent à chaque ligne du récit, le fol orgueil d'avoir été un heureux coquin. « Quand je vivrais cent ans, je ne me rappellerais jamais sans plaisir le souvenir de cette charmante femme. » Et avec son impudeur coutumière, il ne nous laisse rien ignorer des titres que sa compagne de hasard sut acquérir à sa gratitude. Il devient fat, comme un Casanova, pour fournir des précisions sur son bonheur. En revanche, il renonce à expliquer « par quelle bizarrerie il s'avisa de se faire passer pour Anglais ». Mme de Larnage, nous apprend M. Louis Aurenche,

dut trépasser entre 1751 et 1756. Je£m- Jacques était, alors le philosophe, admiré et scandaleux, du Discours sur l'inégalité et le musicien applaudi du Devin de village. Mais la charitable petite femme ignora toujours qu'elle avait révélé la volupté à un" révolutionnaire stoïcien. Elle est morte dans l'illusion d'avoir eu pour élève un Anglais jacobite, nommé Dudding. La seule fois que Jean-Jacques a été aimé pour sa beauté physique, il lui a fallu s'appeler Dudding.

Mme de Larnage le quitta sur la route de Montpellier, en lui recommandant de venir la retrouver au Bourg-Saint-Andéol, dès qu'il serait guéri de son polype. On sait qu'il manqua au rendez-vous. En la quittant, il alla visiter le pont du Gard et fut saisi par la majesté du peuple romain. « Je parcourus les trois étages de ce superbe édifice que le respect m'empêchait presque d'oser fouler sous mes pieds. Le retentissement de mes pas sous ces immenses voûtes me faisait croire entendre la forte voix de ceux qui les avaient bâties. Je me perdais comme un insecte dans cette immensité. Je sentais, tout en me faisant petit, je ne sais quoi qui m'élevait l'âme ; et je me disais en soupirant : Que ne suis-je né Romain! Je m'en revins distrait et rêveur, et cette rêverie ne fut pas favorable à Mme de Lasnage. » Un jeune homme de vingt-cinq ans ne renonce point à aller retrouver une femme éprise de lui, sous prétexte qu'il vient de visiter un aqueduc, même romain. Rousseau, que cette aventure avait déjà rendu plus avantageux qu'un mousquetaire, donne encore, pour raison de sa réserve, qu'il craignit en allant au Bourg-Saint-Andéol, de tomber amoureux de la fille cre Mme de Larnage. « Cette idée me fit horreur.» Il redouta de devenir un Don Juan. Et il brûla héroïquement l'étape. Inutile d'ajouter qu'il ne perd pas une si belle occasion de parler de sa vertu. La vraie raison, c'est que M. Dudding avait eu quelque

difficulté à jouer jusqu'au bout son rôle d'Anglais. « Il ne fallait au Bourg-Saint-Andéol qu'une seule personne qui eût été en Angleterre, qui connût l'anglais, ou qui sût leur langue, pour me démasquer. » Cet argument lui parut encore plus persuasif que le pont du Gard.

M. Louis Aurenche ne peut s'empêcher de regretter pour Jean-Jacques qu'il ait renoncé au second chapitre du roman. « Le Bourg-Saint-Andéol, dit-il, est assis au bord du Rhône, au pied d'une colline blanche, garnie de chênes; le pays est couvert d'oliviers, de figuiers, de lauriers, c'est la Provence du Vivarais. Le printemps est agréable sous ce ciel toujours bleu, et Rousseau a fait un vrai sacrifice en renonçant à faire un séjour dans la maison qui lui était ouverte.» La maison de Mme de Larnage existe encore ; « large portail, sculptures ; appartements voûtés au rez-dechaussée, lambrissés au premier étage ; un jardin ». Aucun voisinage désobligeant n'y aurait gêné Rousseau. M. de Larnage, après avoir eu dix enfants de sa femme, vivait séparé d'elle. Là s'arrêtent les renseignements sur cet avisé gentilhomme ; nous savons toutefois qu'il s'appelait Louis-François d'Hademar de Monteil de Brunier, qu'il était aide de camp de M. le comte de Médavi, chevalier de l'ordre du Saint-Esprit, et lieutenant général des armées du roy. Nous apprenons encore que son infidèle et féconde épouse s'appelait Suzanne et qu'elle eut trente mille livres de dot, avec des espérances.

Ce sont là, nous le reconnaissons, des résultats d'enquête fort appréciables. Pourquoi faut-il que l'esprit de recherche soit insatiable ? Tous ces documents d'archives, si précieux pourtant, nous les échangerions volontiers contre un portrait de Mme de Larnage. Etait-elle jolie encore, à quarante- quatre ans, après dix maternités, et des curiosités successives ?

Rousseau demeure dans le vague : « J'ai dit qu'elle était aimable. L'amour la rendait charmante ; il lui rendait tout l'éclat de la première jeunesse. » Il ajoute : « Je dis charmante, quoiqu'elle ne fût ni belle, ni jeune ; mais n'étant plus ni laide, ni vieille, elle n'avait rien dans sa figure qui empêchait son esprit et ses grâces de faire tout leur effet. Tout au contraire des autres femmes, ce qu'elle avait de moins frais était le visage, et je crois que le rouge le lui avait gâté. » Tout cela nous laisse dans une pénible indécision. Peut-être faut-il se consoler de n'avoir point de portrait de Mme de Larnage. C'était, croyons-nous, une boulotte couperosée. La trouvaille rêvée, chimérique, serait celle des lettres que Jean-Jacques lui écrivait de Montpellier et qu'il signait « Dudding ». 11 y avait là du comique à jamais perdu. Et du beau aussi, mais pas le même que dans la correspondance de Saint-Preux.

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