SOPHIE
A j" ou s remettons les morts en honneur. Voici Rousseau Il après Shakespeare. Il était certain d'avance que M. Jules Lemaître parlerait do Rousseau avec mansuétude. D'aucuns s'attendaient à voir ce parfait lettré exterminer le citoyen de Genève. Il se trouve des personnes distinguées pour regretter que la Révolution française se soit produite. C'est une opinion des plus élégantes. Elle a ce mérite d'être parfaitement inoffensive. Il lui arriverait de triompher que les choses demeureraient telles quelles ; cela suffit à la faire considérer sans colère. M. Jules Lemaître doit d'ailleurs faire encore plusieurs conférences. Il est possible que les théories politiques de Jean- Jacques auront de mauvais moments à passer. Soyons sûrs que leur absurdité sera démontrée délicatement. C'est un jeu facile pour un maître de l'analyse. Mais du Rousseau, professeur de bonheur universel, qui donc a cure ? Existe-t-il un homme au monde que passionne encore le Contrat social ? Chez Jean- Jacques, le réformateur était Suisse désespérément. Nous n'avons naturalisé que le poète. On aura beau dire, nous ne saurions renier ce Rousseau-là. Il a été un moment de la sensibilité française. Ce Genevois sera de chez nous tant que nous aurons une littérature.
Cet auteur de tant de livres ennuyeux, est le plus amusant des hommes, comme il en fut le plus déce-
vant et le plus divers. Mettons que beaucoup de ses idées soient haïssables, niais lui-même, comment ferait-on pour le haïr ? Saurons-nous jamais, d'ailleurs, jusqu'à quel point il tenait à ses doctrines et s'il n'en riait pas une fois seul avec lui-même et les verrous tirés ? Il était capable de tout, ce diable d'homme, même de ne pas prendre sa vérité au sérieux : « Ne m'amenez pas votre camarade, disait-il à Bernardin do Saint-Pierre ; il m'a fait peur. II m'a écrit une lettre où il me mettait au-dessus de Jésus- Christ. » Dans le marchand de vertu se cachait un madré compère. Ce cuistre prêcheur avait beaucoup d'esprit et le goût de la mystification.
Emile ne passe assurément pas pour un livre gai. La fin on est pourtant un peu coquine. 11 y a dans le dénouement de ce roman pédagogique quelque chose d'absolument déconcortant et comme une revanche de l'ironie.
Il va sans dire qu'Emile est parfait. Elevé selon les méthodes de Rousseau, comment ferait-il pour être autrement ? On sait comment son maître, son sage, son éloquent, son vertueux, son odieux maître, s'arrange pour lui trouver une compagne digne de lui. Sophie mérite son nom. «Elle n'est pas belle, mais auprès d'elle les hommes oublient les belles femmes et les belles femmes sont mécontentes d'elles-mêmes. » Elle est « sensible » et donne à Télémaque les prémices de son cœur. Le précepteur organise entre son élève et cette Eucharis chaste une idylle machinée. Il pousse même la précaution jusqu'à interrompre les fiançailles des deux jeunes gens, en intimant tout à coup à Emile l'ordre de voyager pour étudier les gouvernements de l'étranger. Ces fiancés modèles ne s'épousent qu'après trois ans de stage. Une félicité parfaite est le moins que leur doive la pédagogie. A la fin du premier manuscrit, Emile se jette dans les bras