SOPHIE
de son maître : « Félicitez votre enfant, il espère avoir bientôt l'honneur d'être père. » Ce serait attendrissant et un peu nigaud, si l'histoire s'arrêtait là. Mais il y a un chapitre supplémentaire.
Ce bonheur conjugal n'était, hélas ! qu'un de ces beaux jouets mécaniques qui se détraquent à Tusage. Tout d'un coup. Sophie « souille sa vertu ». Un perfide voisin de campagne la détourne de ses devoirs. Elle fait à son mari l'aveu de sa faute. « Je demeure écrasé ! » s'écrie Emile. L'idée ne lui vient cependant point d'aller étrangler son précepteur. Brusquement, Rousseau plante là son héros et son lecteur au milieu des ruines du système. Et toutes les vertus inculquées à Emile, sa religion naturelle, sa culture, ses voyages, aboutissent à faire de lui un esclave du dey d'Alger. On dirait que la fin d'Emile est du Voltaire grognon.
Si ce n'est pas là, de la part d'un constructeur de systèmes, se moquer de lui-même et des autres, les mots n'ont plus de sens. Entre les pages de cette histoire moralisatrice, on cherche une illustration de gouaches polissonnes. Etait-il assez romancier Louis XV, cet écrivain triste !
Il devait y avoir néanmoins un chapitre dernier. Nous le connaissons d'après le témoignage de M. Prévost, de Genève, qui fréquenta Jean-Jacques vieilli. L'auteur d'Emile méditait un dénouement où la pédagogie suisse prenait sa revanche. Une suite d'événements amenait Emile dans une île déserte. Bien que déserte, cette île montrait sur son rivage un temple orné de fruits et de fleurs. Ce temple avait pour prêtresse Sophie, repentante et calmée. Les deux époux se revoyaient. Emile, en abordant dans l'île, était accompagné d'une « jeune personne ». Cette jeune personne, il feignait de l'épouser. Par humilité, Sophie s'imposait d'assister à la noce. Mais ce mariage
n'était qu'une feinte. Emile se montrait magnanime et Sophie retrouvait son époux. M. Prévost, de Genève, goûtait fort ce dénouement. Il enviait Emile de pouvoir estimer et honorer dans sa femme « des vertus dont il n'avait qu'une faible idée, avant qu'elles eussent trouvé l'occasion de sedévelopperdans toute leur étendue. » M. Prévost n'était pas homme à plaisanter avec les choses sérieuses.
Essayez donc de comprendre ce qui plaisait à ces âmes d'autrefois ! C'est aussi absurde que le Contrat social, et encore plus démodé, et c'est grandiose à force de candeur. Des femmes charmantes, et point niaises, une Mme d'Houdetot, une duchesse de Montmorency, une comtesse de Boufflers ont vu dans ces contes verbeux tout un beau pervers et troublant.
Avec ses mauvaises manières et sa maussaderie calculée, 1# Citoyen devait être la séduction même. Le pastel de La Tour laisse deviner quelque chose du charme inquiétant qu'il dégageait. La maréchale de Luxembourg écrivait à cet ancien laquais : « Je voudrais passer ma vie avec vous. » Cette gentille sotte de Mme d'Epinay, après l'avoir congédié brutalement, en eut du remords pour le restant de ses jours. Nous sommes tous, y compris M. Jules Lemaître, comme la châtelaine de la Chevrette. De temps en temps, nous feignons de mettre Jean- Jacques à la porte de chez nous ; il trouve toujours moyen d'y rentrer. On ne peut pas entendre en confession ce délicieux menteur sans qu'il vous extorque l'absolution. C'est peut-être parce qu'il avait du génie.
n prend grand plaisir à lire l'étude, gracieuse et savante, que M. Claude Saint-André vient de consacrer à Mme du Barry. « Consacrer », est bien le mot qui convient. Cet aimable livre dégage, en effet, un vague parfum d'hagiographie galante. Non pas certes que M. Saint- André prenne jamais le ton du panégyrique : il a trop d'information et trop de tact pour nous présenter son héroïne coiffée en rosière. Mais le scrupule qui guide M. Saint-André est celui d'un portraitiste soucieux de faire ressemblant, il a étudié longuement, minutieusement son séduisant modèle. Au cours des séances de pose, il est arrivé au peintre de devenir quelque peu amoureux de sa cliente, Le cas n'est pas damnable et il s'autorise d'un illustre précédent : M. Cousin, tout platonicien qu'il fût, devint éperdu, sur le tard, de quelques-unes des belles criminelles de la Fronde. Là où succomba l'austérité du pape de l'éclectisme, — le danger de peindre de jolies femmes, — il est permis de chanceler à la vertu d'un jeune historien.
M. Saint-André avait fort à faire pour délivrer « cette pauvre mémoire de pécheresse » du chiendent des mauvaises légendes. Les plus redoutables ennemis de Mme du Barry, ceux qui obtinrent de l'opinion publique une audience prolongée, se recrutèrent dans le monde des parlementaires et dans la coterie des Choiseul. Il n'est, il n'était du moins sous l'ancien
régime, rien do plus féroce que la rancune d'un ministère tombé. C'est avec des pamphlets royalistes que se constitua la tradition d'une du Barry débraillée et ordurière, encanaillant à plaisir son vieil amant. L'histoire, telle que l'écrivaient les romantiques, n'eut garde de négliger un si beau thème d'indignation. Chaque génération ayant ajouté un trait de noirceur à l'image déformée, les monographies de la favorite finirent par constituer un album de caricatures vengeresses. Vinrent les Goncourt, qui passèrent longtemps pour des oracles documentés ; il a fallu s'apercevoir que ces deux superbes amateurs, tout couverts de poussière d'archives, n'étaient pas, en tant qu'historiens, beaucoup plus digues de créance que Capefigue ou le bon père Dumas. Yatel eut le mérite de tenter le premier sinon une réhabilitation de Mme du Barry, du moins une enquête impartiale et consciencieuse. C'est cette œuvre d'équité que M. Claude Saint-André parfait aujourd'hui. Il y apporte, «lisons-nous, un peu d'attendrissement. Mais, ainsi que le remarque sagement son éloquent préfacier, M. de Nolhac, « c'est qu'il possède ce don de sympathie sans lequel on ne pénètre guère l'intimité des âmes ».
Nous entrons donc, sous la conduite de M. de Saint- André, dans l'intimité de l'âme de Mme du Barry. Alors, elle avait une âme ? Que c'est donc inattendu ! Voilà, nous l'avouons, une idée qui ne nous serait jamais venue. Il apparaît toutefois qu'elle m avait une, dans la qualité de celles que peuvent avoir les pêches ou les roses, ce que Henri Heine appelait « une âme végétale ». Mettons, pour ne rien exagérer, qu'à défaut d'une âme proprement dite, elle possédait un excellent petit cœur. Au point de vue de la morale éternelle, il est trop facile de démontrer qu'elle réalise excellemment le type de ces personnes qu'on appelait autrefois** des pas grand'chose». Une fille, assuréme,;L,
mais une bonne fille, sans le moindre grain de férocité. Voilà ce que son compatissant biographe parvient à établir, avec pièces à l'appui.
Elle n'était point grossière et n'appelait jamais le roi très chrétien « La France », ce qui, soit dit en passant, ne saurait passer pour une injure. Elle dut lDien avoir, aux heures d'abandon, de ces familiarités qui sont inévitables entre une très jolie personne et un vieux marcheur, mais aucun document ne permet de fixer ce point d'histoire. Ces lèvres, dont Pajou a ciselé amoureusement le pur contour, parlaient naturellement la langue courtoise. Tout au plus apporta-telle dans l'air un peu lourd de Versailles une bouffée de la fraîcheur de ces ginguettes de banlieue où la modiste de la boutique Labille était allée passer de gentils dimanches polissons. Devenue plus que reine, elle eut des manières, autant qu'il en fallait, et même des lettres et une bibliothèque, où Pascal alternait avec le Traité du rouge végétal à l'usage des dames. Peut-être lut-elle ce livre-là plus souvent que les Pensées, mais c'est là, de notre part, hypothèse pure.
« Elle fit preuve, a dit Sénac de Meilhan, d'une modération remarquable dans sa position. » Criblée de pamphlets obscènes, jamais elle ne fit mettre personne à la Bastille. Elle a honoré M. de Voltaire. Au mois de février 1778, elle profita des loisirs que lui laissait sa disgrâce pour aller faire ses dévotions philosophiques devant le patriarche. Elle se présenta chez Voltaire, dans l'après-dînée. « On eut, disent les Mémoires secrets, bien de la peine à déterminer le vieux malade à la voir. Son amour-propre souffrait de paraître devant cette beauté sans toilette et sans préparation. Il a cédé enfin à ses instances et réparé par les grâces de son esprit ce qui lui manquait du côté de l'élégance extérieure. » Pendant l'entrevue, le menu fretin des visiteurs remplissait l'antichambre. Un
pèlerin timide allait se retirer, inconsolable de n'avoir pu voir l'idole du jour ; il eut l'idée de réclamer la protection de la belle inconnue qui sortait du cabinet de Voltaire. Toujours bonne personne, Mme du Barry servit d'introductrice au pauvre garçon, qu'elle gratifia, par-dessus le marché, d'un sourire. Ce protégé de la comtesse était Brissot. Le girondin n'oublia jamais le procédé, encore moins le sourire. Plusieurs années après, il s'entretenait avec Mirabeau et Laclos des scandales de la cour de Louis XV. Les trois interlocuteurs furent d'accord pour traiter Mme de Pompadour avec sévérité. Brissot plaida pour Mme du Barry. — « Vous avez raison», dit Mirabeau. — Laclos conclut : « II faut la purifier ! »
L'auteur des Liaisons dangereuses allait un peu loin. « Elmire, a-t-il écrit, ne redoutera point le jugement de la postérité. » La pauvrette n'en demandait pas tant. Elle se serait contentée de mener dans son Louveciennes une petite vie tranquille, se laissant aimer par le duc de Brissac, et plus tard, en cheveux blancs, de faire une fin de bonne dame aumônière. Sauf respect, c'est une laide sottise qu'on a commise en guillotinant cette inconsciente. Il a fallu de stupides et féroces maladroits pour donnera la plus jolie des têtes sans cervelle la grâce du martyre. Le procès de Mme du Barry, tel qu'il est raconté pour la première fois par M. Claude Saint-André, en historien véridique, se justifie passablement : elle était coupable, elle conspirait, elle n'avait point l'âme jacobine, elle gardait rancune aux patriotes qui avaient jeté dans son boudoir la tête de Brissac, son dernier adorateur. Ce procès est d'une légalité irréprochable, il s'explique ; il ne s'excuse pas. L'Anglais Greive, « citoyen des Etats-Unis», qui fit son aiïaireparticulière de l'arrestation de la malheureuse, est bien Je type accompli de ces lâches drôles qui souillèrent de leur
zèle la Révolution. Quel terrible « fichard » et de quel ton il parlait aux tièdes ! Le juge de paix de Marly reçut de lui un billet mémorable. Greive rappelait à ce magistrat qu'il possédait la confiance du Comité de Sûreté générale, « en dépit des gens à double visage... J'ai su déjà mépriser les calomnies et braver leur poignard et je m'en f... ! Si tu es un brave homme, je t'estimerai ».
Greive ne prodiguait pas son estime. Il l'accordait pleinement à Zarnor, cet affreux négrillon que Mme du Barry avait gavé de confitures et qui vint charger sa bienfaitrice au tribunal. Devenu terroriste et vertueux, ce moricaud faillit néanmoins encourir la disgrâce de Fouquier-Tin ville; il fut emprisonné comme suspect. Le citoyen Greive intervint aussitôt. Il exigea la libération « de notre vertueux Zamor, cet enfant de la Nature, cet apôtre de la Liberté, ce digne élève de l'immortel Jean-Jacques. » Et Greive rappelle à l'accusateur public la conduite civique de Zamor au tribunal révolutionnaire : « Tu l'as entendu, cet être intéressant qui, arraché des bras de sa famille à l'âge de quatre ans, et mené en Europe pour servir de joujou à la vile maîtresse d'un crapuleux tyran... », etc. Greive, sentant que ce certificat pourrait ne pas suffire, gardait pour la fin l'argument suprême : « Oh ! si tu le connaissais, ce brave Zamor ! Demande ce qu'en pensent les braves patriotes du café Procope, où il est estimé de tout ce qu'il y a d'estimable !... »
On est heureux d'apprendre que la clémence de Fouquier-Tinville rendit Zamor aux amis du Procope et permit à ce nègre de continuer.
Voici deux siècles que la culture française a pénétré en Russie pour y faire une fortune que nous admirons. » M. Emile Haumant vient d'écrire l'histoire de cette conquête spirituelle dont les deux nations s'enorgueillissent. Son savant et aimable livre est dédié à la mémoire d'Alfred Rarnbaud, qui fut un des initiateurs de l'amitié franco-russe. A l'exemple de son cher maître disparu, M. Haumant estime qu'un historien peut charmer ses lecteurs sans rien abdiquer de sa dignité. Le souci d'être exact et documenté ne lui interdit point de faire vivant. Il suit, étape par étape, la marche de notre influence entre 1700 et 1900. Depuis les premiers conseillers du tsar Pierre jusqu'à M. Jaurès, dont les discours sont commentés à la Douma, tous les aspects de la séduction française défilent ainsi sous nos yeux. Et c'est souvent de l'histoire de France un peu picaresque que M. Haumant nous raconte en étudiant les choses de Russie.
La conquérante entreprise a commencé petitement et sans dessein préconçu. Les ouvriers de la première heure, militaires et ingénieurs, firent des débuts assez humbles. Mais le bruit se répandit quela Moscovie était un pays de fortune. Dès le miliou du dix-huitième siècle, les immigrants français étaient jugés trop nombreux par notre ambassadeur. Des rapports diplomatiques parlent « d'une nuée de Français de toute cou-
leur, qui sont venus infester la région septentrionale après avoir eu des démêlés avec la justice de Paris ». Les colonisations se recrutent comme elles peuvent. Des mécontents de toutes les catégories, inventeurs éconduits par les bureaux, demoiselles abandonnées, financiers méconnus, réformateurs à la recherche de la vérité politique, prirent la Russie pour Eldorado. Parmi ces inquiétants chercheurs de chance, M. Haumant en cite un, au passage, qui valait bien tout un chapitre. L'aventure de Bernardin de Saint-Pierre est peut-être le plus divertissant épisode de cette mêlée de convoitises. Il y a là une petite énigme historique qui donne a rêver.
Pourquoi Bernardin ne trouva-t-il en Russie que des déboires ? Son hagiographe, l'excellent Aimé Martin, a répondu longuement à cette question. A l'en croire, M. de Saint-Pierre échoua dans ses diverses entreprises parce qu'il avait une âme trop pure. Un excès d'innocence ne messied point chez le poète de Paul et Virginie. Le récit d'Aimé Martin est édifiant comme un conte de bollandiste. Bernardin de Saint-Pierre rêvait déjà à vingt-six ans, d'organiser sur un coin de la planète une république où se pratiquerait la parfaite vertu. Il avait fait choix des bords du lac d'Aral pour y fonder la cité du bonheur. Il traversa l'Europe pour venir soumettre à l'impératrice Catherine son projet de colonie agricole et idéale. Il arriva à Saint-Pétersbourg, avec la félicité d'un peuple dans la tète et six francs dans la poche. Catherine était à Moscou. Le jeune pionnier de la philosophie faillit désespérer. Mais il avait, comme Jean- Jacques, le don de susciter les dévouements spontanés. On lui fit crédit sur sa belle mine. Il était charmant : des boucles blondes et de grands yeux bleus, une bouche fraîche d'où la vérité s'échappait en sentences fleuries. De hauts personnages
prirent en gré un réformateur si joli. Bernardin put se rendre à Moscou. Il y obtint vite une sous-lieutenance dans le corps du génie. Au vêtement de gros drap pilou, doublé de teluche de laine, succéda le brillant uniforme des ingénieurs russes: habit écarlate à revers noirs, gilet ventre-de-biche, bas de soie blancs et plumet. « Jeune encore, dit Aimé Martin, il ne fut pas insensible à l'élégance de ce nouveau costume. » En voyant un ingénieur aussi fringant, le grand-maître de l'artillerie, M. de Villebois, « qui était Français et ne démentait pas cette noble origine », eut une idée subti.e et scélérate, qui sentait sa perversité parisienne, M. de Villebois, artilleur psychologue, avait remarqué chez son auguste souveraine la curiosité de l'éternel masculin. Tandis que Bernardin, dans l'innocence de son cœur, comptait pour attendrir Catherine sur le seul prestige de la vérité, M. de Villebois caressait la pensée coupable de donner à Orlof un successeur. Arrive le jour de l'audience. L'impératrice paraît. « Elle s'avançait seule ; son port était noble, son air doux et sérieux ; sa démarche facile ; tout en elle éloignait la crainte et inspirait le respect. » Tandis que Bernardin de Saint-Pierre se jetait à ses genoux, Catherine passait l'inspection du jeune pétitionnaire. L'impression fut favorable. La souveraine sourit à plusieurs reprises et prescrivit au protégé de M. de Villebois « d'apprendre le russe ». Etait-ce une formule d'un sens particulier ? Les courtisans entourèrent aussitôt Bernardin et lui demandèrent sa protection. Le comte Orlof l'invita à déjeuner. Le candide Français, étonné de cette faveur soudaine, en demanda l'explication à un officier de ses amis, Barasdine, « qui poussait la franchise jusqu'à la rudesse. » Barasdine; lui lit remarquer qu'Orlof était devenu tout pâle. « Croyez-moi, osez tenter d'être le rival de cet indigne favori. L'impératrice est jeune, belle, faible.
Vous êtes Français, vous êtes aimable, tout vous est possible ».
On trouve dans la Vie des Saints plusieurs exemples de tentations semblables. Elles fournissent toujours à la vertu de superbes occasions de triompher. Ainsi en fut-il pour notre compatriote Bernardin, si l'on en croit Aimé Martin l'évangéliste. Il repoussa avec mépris l'idée du péché. Ce sous-lieutenant de vingt-six ans demeura pur. 11 était venu en Russie uniquement pour créer une république au lac d'Aral. Son projet succomba, mais non sa pudeur.
C'est une histoire touchante et qui convient à merveille au futur père spirituel de Virginie. Seulement...
Voilà le malheur, il y a un seulement. Comment le digne Aimé Martin connaissait-il ce trait héroïque de la jeunesse de Bernardin de Saint-Pierre ? Par la charmante veuve du philosophe, que lui-même avait épousée. Bernardin, dont la vie d'aventure et d'intrigue est désormais dégagée de la légende, n'a pratiqué vraiment l'innocence qu'à partir de soixantetrois ans. Ce diable d'homme, mélangé de Gil Blas et de Saint-Preux, après avoir beaucoup roulé à travers le monde, a fini gentiment aux pieds d'un*1 Sulamite parisienne, sa seconde femme, Désirée de Pellepure. Son féroce égoïsme abdiqua devant, la grâced'une épouse de vingt ans. Il eut alors des candeurs d'autant plus sincères qu'elles étaient tardives. Amoureux comme un écolier, il trompait les longueurs des séanacadémiques en écrivant des billets doux à sa jeune femme sur le papier de l'Institut. On l'imagine très bien racontant, certain soir, à Désirée qu'une impératrice avait, jadis, vainement essayé de le séduire. Et le bon Aimé Martin, disciple et successeur du maître, nous a pieusement légué cette chaste tradition mouillée de plcur^
Est-ce à dire qu'Orlof avait eu raison de pâlir ? Faut-il penser que le complot de M. de Villebois reçut un commencement d'exécution ? Méfions-nous de l'esprit d'hypothèse et de ses pièges. Tout au plus est-il permis non point de supposer, mais de rêver ceci : Catherine se prêtant loyalement à un loyal provisoire d'influence française, et Bernardin sachant mal le russe et abusant de l'idéalisme. Il était né avec du génie et le défaut de lasser l'interlocuteur. Ce fut un homme charmant, absurde et insupportable. Nous ignorons profondément s'il s'est passé quelque chose entre lui et l'impératrice de Russie. D'ailleurs l'intrigue ourdie contre Orlof était vouée d'avance à l'insuccès. En admettant que Bernardin de Saint- Pierre eut consenti à accepter la difficile mission qui lui était oiïerte, la fonction n'était pas dans ses aptitudes : il causait trop.
ROSALIE DUTIIE
C Catherine- Rosalie Gérard, qui fut illustre sous le à nom de Mlle Duthé, mourut à Paris en 1830, ayant de bonne heure connu la gloire ; elle avait mis quatrevingt-deux ans à acquérir la considération. Octogénaire, à demi aveugle, Mlle Duthé était classée au titre de monument historique. On aimait, on respectait quasiment en elle un des derniers témoins des grâces de l'ancien régime. Trois ans après sa mort, paraissaient chez le libraire Ménard, place de la Sorbonne, quatre volumes intitulés : Galanteries d'une demoiselle du monde ou Soumiirs de Mlle Duthé. La première version de cet ouvrage est devenue d'une extrême rareté. Un écrivain passionné pour l'histoire du théâtre, M. Paul Ginisty, nous en donne aujourd'hui une édition nouvelle. Il accompagne sa publication de notes discrètes, ne voulant point tomber dans le travers de documenter à l'excès une histoire frivole. « Je sens, déclare sagement M. Ginisty, tout le ridicule qu'il y aurait à trop appuyer sur cette existence légère. » Quelqu'un disait d'un livre récent, consacré à la biographie d'une jolie femme : « C'est un pavé sur une rose. » Rosalie Duthé, livrée au zèle d'un commentateur maladroit, s'écraserait de même douloureusement. Il sied de la présenter du bout des doigts, comme une curiosité fragile.
Ces Souvenirs ont un défaut, qui est pour des Soumurs le plus grave de tous ; ils sont apocryphes. M. Ginisty nous en prévient tout d'abord. Transformée en douairière vénérée, sinon vénérable, Mlle Duthé don-
naitde petits dîners lins à quelques amis; elle comptait parmi ses hôtes le baron de Lamothe-Langon, fonctionnaire retraité qui se faisait une spécialité des faux Mémoires. Ce fut, on le suit de reste, pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, une industrie des plus florissantes. Lamothe-Langon, aussitôt après le décès de sa vieille amie, se mit à rédiger les confidences qu'il prétendail avoir recueillies. Agit-il là comme un vulgaire faussaire, ou peut-on accorder à Bon témoignage quelque crédit ? o II ne faut, point, observe M. Ginisty, regarder avec trop de dédain les livres apocryphes cents à une certaine époque el dans certaines circonstances. » La remarque est parfaitement juste. 11 n'est pas douteux que le baron de Lamothe-Lângon fréquenta Mlle Duthé pendant sa vieillesse conteuse ; il était potinier et interrogent ; eue devait s'abandonner complaisammcnt au plaisir de raconter ses campagnes. Ces pseudo-mémoires demeurent probables, s'ils ne sont pas rigoureusement vrais. Ils ont on outre un certain charme, et nous avons le devoir de reconnaître que le baron Lamothe avait du talent.
Et voilà justement où est son tort. De vrais Mémoires de Mlle Duthé seraient plus innocents. Cette célèbre personne n'eut d'autre génie que d'être parfaitement belle. Elle avait bien appris au couvent un minimum d'orthographe, mais le souci de sa carrière l'empêcha très vite d'acquérir de la littérature. Les quelques billets que l'on possède d'elle trahissent une aimable insouciance des lois du style. Si elle avait raconté elle-même ses aventures, elle en eût fait un livre délicieusement bête. Le factum de Lamothe-Langon est intelligent jusqu'au malaise. Ce polygraphe était un pince-sans-rire. Nous raconte-t-il comment la jeune Rosalie fut admise, en qualité de surnuméraire, dans les chœurs de l'Opéra, — l'Opéra était