ROSALIE DUTHÉ
alors un lieu d'asile — il fera dire à son héroïne: « C'était, à cette bonne époque, un brevet d'émancipation accordé à toute fille innocente, voulant vivre dans l'indépendance et sans être à charge à ses parents. » Il est visible que le baron y met du sien ; Mlle Duthé a dû lui dire quelque chose de semblable, mais avec plus de touchante candeur.
Tel qu'il est, ce livre, un peu scandaleux, ne doit pas être dédaigné par les amis de la petite histoire. Ce fut presque un fonctionnaire que Mlle Duthé. Elle a rempli des missions officielles. Lorsque le jeune roi de Danemark Christian VII vint faire à Paris un voyage d'études, Rosalie fut un numéro du programme imposé à relui que les Mémoires secrets appelaient « le moderne Télémaque ». Les choses se passèrent le plus décemment du monde, et tout à fait comme elles se passent en ce moment même aux Variétés. Sa Majesté danoise dut prononcer avant M. Brasseur la parole célèbre : « Ah ! que j'aime la France ! » Et ici encore, nous en voulons au baron de Lamothe-Langon de prêter à l'institutrice de Christian VII des mélancolies trop philosophiques. Il tient vraiment la plume sous la dictée de Mlle Duthé, alors qu'il écrit cette phrase si simple et si décente : « Je fus discrète touchant l'honneur qui m'était fait. » Mais l'auteur professionnel reparaît aussitôt : « C'est chose sacrée et très vénérable que la personne d'un monarque, et la haute opinion que l'on prend d'elle avant que de l'approcher souffre beaucoup, lorsque, dans une fréquentation plus intime, elle est contrainte d'en rabattre ; c'est ce qui arrive presque toujours. » Duthé était trop bonne royaliste pour se permettre de ces audaces de psychologie. Il est vrai, toutefois, que Diderot fréquentait chez elle.
Il a dû tout de même s'amuser, ce Lamothe-Langon, auprès du fauteuil roulant de cette vieille !
154 DAMES D'AT'TREFOIS
Que de fantômes évoquait h petite voix cassée de la conteuse ! A L'appel de la fée d'autrefois, tout un monde s'éveilïait, le joli peuple clos marionnettes de Carmontelle, poudré, pomponné, la fleur au gilet. \ oici le duc de Chartres à seize ans. Son père était un prince soucieux de ses devoirs ; Mme do Genlis. si compétente dans les questions de morale et de pédagogie, nous en donne une preuve indéniable : « Le premier soin paternel de M. le duc d'Orléans fut de donner à son fils une maîtresse. » Mlle Duthé était toute désignée pour l'emploi. La fonction n'avait rien de pénible. Le futur Philippe-Egalité, tel que l'a croqué Carmontelle, est gentil comme un cœur ; il porte à ravir l'habit vert brodé de jaune, avec le cordon bleu du Saint-Esprit et le collier noir de Saint- Michel. L'artiste amateur a utilisé un peu du vert de la culotte pour faire à ce Chérubin idéal un entourage de printemps. La famille du jeune homme garda à Mlle Duthé un souvenir reconnaissant. Plusieurs années après. Sophie Arnould s'adressa au duc d'Orléans pour lui demander l'autorisation de tirer le feu d'artifice sur le Palais- Royal ; elle énuméra les titres de l'Opéra à la bienveillance du prince : « Nous n'oublierons pas non plus qu'une beauté (de l'Opéra) a fait goûter à un prince cher, votre fils unique, les prémices du plaisir, et que vous en avez félicité ce jeune athlète dans la carrière de l'amour. » L'autorisation fut accordée, en considération de Mlle Duthé et de ses services. Rosalie pouvait montrer ses certificats. Les pères l'avaient accablée de leur confiance. S. A. S. le prince de Condé, celui qui devait être le général en chef de l'émigration, vint en personne la solliciter. Il allait marier son fils le duc de Bourbon, « l'amoureux do quinze ans » ; il désirait que son héritier « ne fût étranger à rien ». Encore un préceptorat à entreprendre. Si nous en croyons