‹ Dames d'autrefoisChapitre 32 sur 57 · ROSALIE DUTHÉ · texte numérisé non relu

ROSALIE DUTHÉ

Lamothe-Langon, Mlle Duthé sut apprécier toute la délicatesse de la démarche. Tout au plus hasarda-t-elle cette objection : « Mais, monseigneur, vous le faites débuter bien jeune!» Le prince de Condé aurait répondu: «Oui, sans doute, si on l'abandonnait à lui-même ; mais sous ma surveillance et avec de bons procédés... » Ici, le mémorialiste faussaire, entraîné par son sujet, perd tout sentiment de la mesure. Il grandit Mlle Duthé jusqu'à la taille d'une héroïne historique, il met dans sa bouche des paroles grandioses : « Je souris, et ma réponse prouva au prince mon profond dévouemeut et ma soumission extrême à tout ce qui viendrait de sa part. J'ai toujours été royaliste, j'ai toujours aimé les Bourbons, d'abord à cause de leurs qualités, puis par reconnaissance, enfin parce que je ne leur suis pas étrangère. Son Altesse Sérénissime parut contante de mes sentiments. »

Il est cruel de penser que de telles perles sont probablement des perles fausses. Si au lieu d'être l'amusement d'un froid mystificateur, ces Souvenirs de Mlle Duthé étaient authentiques, ce serait un livre essentiel à la consolation du juste.

LUGINDE ET BARSINE

Une œuvre de Duplessis qui entre dans nos musées, c'est une joie pour les amateurs de psychologie peinte. Ce fin portraitiste, de pure manière française, a plus d'une fois égalé les maîtres. Le portrait d'homme, que vient de nous léguer le baron Malouet, ne fera peut-être point grande sensation. La peinture en a souffert ; elle n'offre plus aux yeux qu'une grâce défraîchie. Telle qu'elle est, cette œuvre à demi morte reste évocatrice d'une âme qui fut d'une parfaite innocence. Le personnage, peint par Duplessis, ce joli homme rose, aux yeux humides, a été une aimable créature. Il est équitable de donner, à défaut de gloire, un peu d'estime et beaucoup de tendresse à Michel-Paul-Guy de Ghabanon.

J'ai toujours eu, je m'en vanterais presque, un faible pour cet oublié. C'est courir un gros risque d'erreur que de chercher dans les âmes exceptionnelles le secret des époques anciennes ; les écrivains de génie, les artistes suprêmes, les politiques profonds et les capitaines sortent du cadre de leur siècle, ils dépassent l'heure où ils ont vécu. Notre père Sainte-Beuve ne s'y trompait pas ; il aimait à interroger les êtres moyens, et c'était d'après des goûts médiocres et de médiocres humeurs qu'il parvenait à comprendre un moment d'histoire. « M. de Ghabanon est musicien, poète, philosophe et homme d'esprit. » Cette fiche est signée : Voltaire. Ne dites point que c'est beaucoup de dons pour un seul homme, l'objection serait trop facile. Ghabanon a été un tout petit peu de chacune de ces choses-là. Ne deman-

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dez point non plus s'il eut du talent : il avait « des talents», et de ses aptitudes multiples il sut faire un usage ingénu. Ce que nous rend ce portrait de Duplessis, c'est, mieux qu'un individu, lefantôme d'une génération. L'image est fanée, comme fanée la gloire que le bon Chabanon rêvait de conquérir. « La postérité, disait-il, ne doit pas m'ignorer entièrement. » Il entendait par là qu'ayant été de l'Académie des inscriptions à cause des espérances qu'il donnait, et de l'Académie française pour sa persévérance, il se croyait autorisé à défier l'oubli. Nous pensons, nous, que cet honnête touche-à-tout, successivement et simultanément violoniste, musicographe, helléniste, italianisant, poète tragique, moraliste, satirique, — et j'en passe ! — mérite deux sous de souvenir pour avoir incarné joliment les curiosités de son siècle, résumé ses chimères et ses grâces. Cette gentille cervelle quelconque fut ouverte à tous les caprices de la mode. L'étudier c'est une chance de comprendre ce qu'a été l'esprit d'un amateur, entre la royauté de Voltaire et celle de Pétion.

« Amateur ! » Le pauvre Guy de Chabanon a, toute sa vie, porté cet éenteau entre les deux épaules. Il parlait, en expert, de la musique dont il raffolait ; il comprit le génie de Rameau. Cependant la Correspondance de Grimm l'en récompensait en ces termes: « Il raisonne de la musique à peu près comme une huître. » Il fit du théâtre, pour faire comme tout le monde ; sa tragédie d'Eponine égaya le parterre. Il récidiva, sans plus de bonheur. A la fin, il prit le parti d'imprimer ses pièces, pour éviter, disait-il, h les risques tumultueux des représentations ». Il excellait dans l'éloge :

J'aime à louer, j'y trouve une douceur secrète.

Il publia une brochure dont le titre suffirait à

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attendrir : Vie du Dante, avec une notice détaillée de ses ouvrages. Il y disait des choses incontestables, sans se laisser aller au délire : « Les beautés de l'ouvrage du Dante ne sont malheureusement pas en assez grand noml.«*e pour en compenser les défauts. » Et de Dante, il passait à Homère, avec des excursions chez Théocrite et chez Pindare. Rien de tout cela ne désarmait les rédacteurs de la Correspondance : « M. de Chabanon, disaient ces méchantes langues, jouit d'une aisance honnête. C'est un fort honnête garçon et assez aimable dans la société, mais ses talents sont médiocres et ses succès l'ont été jusqu'à présent de même. » Il se présentait à l'Académie française avec une méritoire obstination. Les sacripants des Mémoires secrets résumaient ainsi ses titres : « C'est un garçon bien né, de mœurs aimables et liantes. » Il fut élu enfin, après douze ans de patience. Il prononça l'éloge bien ordonné de son prédécesseur Foncemagne et lut à la Compagme un dialogue en vers sur le Traitement qu'on doit dans la société aux hommes vicieux. Le directeur en exercice, le maréchalduc de Duras, lui asséna ce compliment de bienvenue : « Un goût sain, un esprit éclairé, un style élégant et correct, des mœurs douces, une conduite noble et sage, tels sont, monsieur, les titres qui vous ont mérité l'estime du public et les suffrages de l'Académie. »

Telle fut sa part de gloire, à ce polygraphe.

L'auteur d'Eponine et autres tragédies a donc été moqué abondamment. Il s'en consolait ayant en réserve des trésors d'optimisme et à sa disposition d'heureuses formules de résignation :

Le hasard <lu succès doit en calmer l'ivresse,

Il pourrait même apprendre au sage à s'en pat>ber.

Sans compter qu'il avait pour lui le suffrage de

Voltaire. Chabanon jouissail à la cour de Ferney de ses grandes entrées. Il eul sa chambre et son couvert au château du roi de la tragédie. Voltaire lui donnait des leçons de pathétique 1 1 lui corrigeait ses alexandrins. Le patriarche l'avait pris eu gré et Le traitait « d'aimable eyifant de Polymnie ». Chabanon reste un témoin à consulter dans le chaos contradictoire des dépositions relatives au caractère de Voltaire. Ce qui le frappait chez son glorieux hôte, c'était la bonté : nous n'avons pas dit que Chabanon lût psychologue. Et pourquoi pas, après tout ? 11 est touchant, et fort acceptable, le Voltaire bon enfant que nous dépeint ce disciple, tout ému d'avoir été adopté par le père des lettres. L'homme au hideux sourire avait, sans aucun doute, des moments délicieux ; c'est niaisement injuste de le voir toujours en ligure grimaçante Voltaire aimait tellement le théâtre que ce jeune confrère, maltraité par le sort, trouva en lui le plus indulgent des maîtres. Aussi Chabanon, lorsqu'il parle dson professeur d'art dramatique, ne tarit-il point de louanges filiales. -Singulier homme de lettres, qu^ aimait à admirer et jugeait merveilleux que le génie seî fit paternel. Elles sont précieuses et charmantes, les pages où l'enthousiaste Chabanon raconte ses séjours à Ferney. Il payait son écot en petits vers dithyrambiques. Il joua son rôle dans la fête qu'organisa Mme Denis le jour de la nativité de saint François, patron de son oncle. Ce fut une solennité pompeuse (I candide. En présence du régiment de Conti et des notables du pays de Gcx, la comédie avait été donnée sur le théâtre du château. Il y eut feu d'artifice dans le parc, suivi d'un souper, Voltaire dansa jusqu'à deux heures du matin avec ses vassales. De temps en temps, on le couronnait. Les impromptus se succédaient comme des fusées. Chabanon en lit plusieurs ; la petite mère y alla du sien.

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Et savez-vous pourquoi le poète tragique Guy do Chabanon s'attardait ainsi chez Voltaire ? Pour se guérir d'une peine d'amour. Car il a été énormément amoureux, notre Chabanon. Il a tenu à ce que cette postérité, dont après tout il se défiait secrètement, fût renseignée sur sa carrière sentimentale. II légua à son exécuteur testamentaire un manuscrit qui portait ce titre sournois : Tableau de quelques circonstances de ma vie. Ces cent pages doivent lui faire pardonner Eponine, et même ses jugements sur Dante. Elles justifient, pourquoi faut-il que ce n'ait été qu'après décès ? son élection à l'Académie. Sainte- Beuve faisait ses délices de ces Confessions d'un enfant du dix-huitième siècle ; peut-être dut-il à cette lecture la première idée de Volupté.

Je rêve d'une réédition de cette confideuce, embellie d'illustrations empruntées au trésor de l'estampe galante. C'est là un livre qui n'a pas eu sa fortune. .Nous l'aimerions pour son effronterie naïve et son charme vieillot. Ses premiers lecteurs avaient d'autres soucis en tête que les aventures amoureuses d'un académicien. Le public de l'An III laissa tomber ces pages dans l'indifférence. Tout au plus subsistait-il en quelques coins du Paris d'alors deux ou trois potinières épeurées. De rares dames coiffées à la grecque, de jolies personnes déjà mûres ont nommé tout bas les femmes dont Chabanon, en sa colère posthume, dénonçait les perfides cruautés. Elles étaient trois, ces criminelles. Chabanon désigne la première par une initiale. Il inflige aux deux autres des noms dans le goût de Diderot : l'une est « Lucinde » et l'autre « Barsine ». Chabanon affirme que toutes trois étaient belles. Il les a aimées, selon toutes les manières du siècle, à la Richardson, à la Jean- Jacques, à la Crébillon, à la Casanova, à la Laclos, — à la Chabanon principalement. Cette dernière méthode n'était pas la plus

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heureuse. Il commençait, lui un violoniste I par s'engager solennellement à renoncer aux faveurs de la femme aimée. « Je ne sais, dit-il, si cette façon de sentir est propre à d'antres qu'à moi ; mais par instinct, non par système, l'amour en moi s'est toujours maintenu indépendant des désirs.» C'est une théorie. Encore eût-il fallu que le théoricien la pratiquât. Par malheur, après avoir proféré aux pieds d'une dame de solennels serments de continence, Chabanon, de platonique, devenait assez vite exigeant. Il se plaît d'ailleurs à reconnaître qu'il y a là do sa part un manque de logique. Il remarque en outre, avec surprise, que ni Mme de..., ni Lncinde, ni Barsine ne s'étonnèrent de cette contradiction.

« Je laisse aux femmes, écrit-il, la décision d'un point si délicat. Je dirai seulement à ce sujet que, me faisant un jour un mérite auprès d'une demoiselle de ce que dix ans auparavant j'avais respecté sa vertu, par des motifs de délicatesse relatifs à son honneur et à son repos, elle me répondit très sérieusement : « Mon ami, un procédé semblable inspire aux femmes plus d'estime que de reconnaissance». Chabanon fut estimé de Lucinde et estimé de Barsine ; Lucinde l'estima quatre ans, Barsine quelques mois. Elles se lassèrent. Ces personnes finirent mal. « Les bizarres et honteux déportements de Barsine retentissaient sans cesse à mes oreilles. Lucinde de son côté est devenue un monstre souillé de noirceurs, de méchancetés, et' qui allie les attentats de la haine aux emportements de la débauche. Ma première maîtresse n'est pas mieux famée que les deux autres. » Chabanon s'en attrista pour le reste de ses jours, autant qu'il lui était possible de s'attrister. Il a raconté son triple déboire, non certes pour se vanter, mais dans l'intérêt du sexe masculin : « Ah ! du moins ceux de mes successeurs qui passeront par les épreuves que j'ai

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subies, si ce récit tombe entre leurs mains, chériront celui qui les devança dans l'infortune. Ce sont des amis que je concilie d'avance à ma mémoire. »

Et vous voudriez ne pas adorer cet homme-là ! J'en appelle à quiconque relira le récit vengeur de ses mésaventures d'amour. Qu'on aille regarder ensuite lebon sourire, largement gobeur, qui s'épanouit sur la peinture eiïacée de Duplessis. Ce délicieux bonhomme a tout respiré des souffles de son époque, l'esprit encyclopédique, le lyrisme d'album, la tragédie édifiante, l'amour style Saint-Preux, tout le sentimental, tout l'intellectuel, tout le grave et tout le polisson d'un siècle agité. Il a été une date de la sensibilité française. Il eut l'esprit de mourir à l'heure précise où les innocents de son espèce étaient de trop. A la veille du 10 Août, tandis que la voix de Danton grondait sur Paris, M. de Chabanon, « de l'Académie des inscriptions, de l'Académie française, et de celle de Cortone »,s'en alla demander à l'autre monde pourquoi l'on avait sifflé Eponine et pourquoi Lucinde et Barsine l'avaient trahi.

Son testament d'amour, inaperçu de la foule, obtint dans le Magasin encyclopédique l'aumône d'un bon article. Le rédacteur de ce papier était philosophe : « On dit, conclut ce sage, que l'influence des femmes ne se fait sentir que dans les monarchies. Mais il ne parait pas jusqu'ici que les mœurs républicaines leur aient ôté l'espérance de régner sous d'autres formes. » — Cela, c'est du Chabanon, et du meilleur ! Le défunt se survivait.

Les admirateurs de Greuze n'ont pas appris san3 émotion qu'un de ses tableaux, l'Enfant blond, venait de réaliser dans une vente récente un prix quasi américain. Les commissaires-priseurs deviennent de plus en plus des personnages poétiques : ils jouent dans la société moderne le rôle d'archanges vengeurs du génie. Voici d'autre part qu'un comité s'est formé pour ériger un monument à Greuze, sur sa tombe au cimetière du Nord. Il sied de ne point décourager la sculpture funéraire. Aussi bien ce monument-là aura-t-il au moins le mérite de ne pas encombrer la voie publique. Toutefois si toutes les jeunes personnes qui ont copié la Cruche cassée apportent leur obole reconnaissante, le monument de Greuze risque d'atteindre de babyloniennes proportions.

Mariette disait dans son Abecedario : « Greuze a choisi pour son genre celui des bambochades et tâche d'y mettre de l'intérêt, ce qui fait que ses .tableaux sont fort goûtés. Les connaisseurs trouvent , leur compte dans la façon dont ils sont peints ; la multitude est touchée du choix du sujet, qui se rapproche de nos mœurs et qui lui sert d'entretien. » Nous avons perdu l'habitude et le secret de ces verdicts sansemphase ; mais, en juge qui n'abusait point des superlatifs, Mariette a résumé là tout le panégyrique de Greuze. Les « connaisseurs » honorent le maître

peintre en enrichissant les marchands de tableaux; Ja « multitude » s'arrête toujours complaisamment devant le narrateur d'hi toriettes touchantes. Grcuze édifiera éternellement le public des dimanches. « Voilà volro peintre et le mien, s'écriait Diderot, le premier parmi nous qui irisé de donner des mœurs à l'art ! » Entre le séduisant mensonge de Boucher et l'ingénue sincérité de Chardin, Greuze, madré compère se '<' une manière de royauté dans le pathétique bourgeois. Diderot, un peu lourdaud dans l'éloge, accablail de commentaires larmoyants le moindre tableautin du moralisateur de la peinture; il lui donnait du génie à tour d< rait restaurateur du culte et delà vertu. Il semble bien que le bon Greuze se soit assez peu préoccupé de remplir une mission sociale. Non qu'il fût modeste. Ce petit homme pimpant, frétillant, pomponné, bavard, avantageux, avait de ses mérites une parfaite conscience. Mais la « bambochade » sentimentale lui procurant honneur et profit, il en épuisa vaillamment le succès. De morale il se souciait médiocrement. Au fond, avec ses airs de n'y pas toucher, il était égrillard tout autant qu'un Baudouin. Ses jeunes filles s'habillaient décemment, mais qu'elles ont donc la pudeur provocante! Elles firent pleurer Diderot, elles attendrirent Voltaire, Rousseau dut chérir en elles des Julieset desClaires. N'importe ! Sous le fichu de ces vierges sournoises, en cherchant bien, l'on découvrirait un exemplaire du Sopha. Crébillon fils est le véritable confesseur de ce pensionnat aux paupières baissées.

Greuze, à vrai dire, n'a jamais peint qu'une seule et même femme, celle qui réalisait son type de grâce mutine et de fraîche hypocrisie. Toutes proportions gardées, il subit, ainsi que Rubens, la tyrannie de l'idéal féminin qu'une mortelle réalisait sous ses yeux. Il faisait perpétuellement le portrait de sa propre

femme. Et il faut bien le dire, Mme Greuze était douée très insuffisamment pour symboliser la Pudeur.

Les Archives de l'Art français ont publié jadis un document qui nous renseigne douloureusement sur le ménage de ce peintre du bonheur domestique : c'est le mémoire envoyé par Greuze à un procureur, lorsqu'il se décida, après des années d'héroïque patience, à se séparer de son idéal. Les amateurs de comique féroce peuvent trouver là leur compte. C'est de quoi rire... aux larmes.

Greuze revenait d'Italie, ne songeant guère à créer le type de la Vierge selon Jean-Jacques, lorsqu'il passa pour son malheur, devant la boutique d'un libraire. La demoiselle du comptoir le subjugua d'un regard. Anne Gabrielle-Babuty, la fille du bouquiniste, était une célébrité du quartier. « Poupine, blanche et droite comme le lys, vermeille comme la rose », a dit d'elle Diderot qui s'attardait volontiers à sa devanture. Diderot aimait à venir chercher chez la jolie marchande des exemplaires de Pétrone ou de la Religieuse en chemise. Tout affriolante qu'elle fût, Mlle Babuty approchait de la trentaine. Greuze se présentait au bon moment. « Je fus, raconte-t-il à son procureur, frappé d'admiration, car elle avait une très belle figure ; je lui fis des compliments tant qu'elle en voulut. » Au bout de quelques jours, Anne-Gabrielle adressa cette question à l'aimable client : « Monsieur Greuze, m'épouseriez-vous, si j'y consentais ?» Le peintre se crut très habile en répondant : « Mademoiselle, n'est-on pas trop heureux de passer sa vie avec une femme aussi aimable que vous ? » Le prédestiné pensait, en parlant ainsi, ne point s'engager. « Je crus, dit-il, que cette manière de répondre était tout à fait insignifiante. » Quelques jours après, Mlle Babuty pénétrait violemment dans l'appartement de son adorateur, se jetait à ses genoux,

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saisissait ses deux mains et < ail de larmes.

Un tableau de Greuzel Le malheureux s'exécut en ménage avec trente-six livres.

.Mme Greuze manquait de vertu. Passe encore pour ses menus défauts de m< sottisière et

Meuse. Elle négligeait sa cuisine au point que

tient beî ert-de-gris : Bon mari

pour avoir pris un bouillon de i leroles péril-

3e vit aux portes de la mort ». Petites misères que celles-là. -Mais [a dame, qui posarl si bi< i l< V< stales, était galante comme un modèle de Fr nard. Le pauvre Greuze énumère dans son mémoire les nombreuses fail e son épouse. Il y eut

d'abord un M. Dazincourt auquel succéda \u\ jeune élève. « Je rentrai un jour sur les neuf heures, je trouvai Mme Greuze fort embarrass e de sa figure, mon élève debout devant la cheminée, ne sachant que devenir ; je crus qu'il convenait de renvoyer le jeune homme. » Mme Greuze désapprouva cette mesure. Après avoir parlé de se tuer, elle se consola avec le fils d'un fruitier-oranger, lequel s'était découvert des dispositions pour la peinture. Vint ensuite un M. de Saint- Maurice, chez qui Greuze remarquait « un air sournois el rampant ». Il y eut flagrant délit. L'épouse coupable ne trouva pour s'excuser que cette phrase : « Cela est vrai, mais je m'en f... !» Dès lors Greuze renonça à la félicité domestique.

Cependant sa compagne se levait la nuit et menaçait de lui briser le crâne avec un vase dénué de po Il résolut de se séparer d'elle. Ne le blâmons pas.

Eh bien ! cette inhabitable mégère incarnait si despotiquement son rêve artistique qu'il garda jusqu'à la dernière heure dans les yeux, peut-être au cœur aussi, la vision de son charme menteur. Après la Révolution, c'était une lamentable épave que le peintre chanté par Diderot ; désargenté, oublié, sans

clientèle, logé au Louvre par charité, titulaire d'une pension de 1,500 livres, Greuze errait dans les rues, en habit écarlate, l'épée au côté, portant beau quand même. Il peignait encore, il s'essayait à l'art civique. Et toujours l'accorte marchande de la boutique de la rue Saint- Jacques hantait le désolé vieillard. La jolie frimousse trompeuse renaissait sans cesse sous le tremblement de ses pinceaux. Il quêtait désespérément des commandes. Sa dernière aubaine fut l'autorisation de peindre le premier consul, sans qu'il posât. Greuze put tout au plus entrevoir Bonaparte comme il traversait la galerie de Saint-Cloud. Il lui fallut peindre le héros de mémoire. Cette œuvre sénile, presque grotesque, se meurt tristement dan* un coin de Versailles. Regardez-la bien. Lp premier consul a la peau rosée, les cheveux soyeux, l'œil rêveur et polisson des accordées de village. Il ressemble à Anne-Gabrielle Babuty ! — Qu'on ose, après cela, nier les sortilèges !

MADAME VIGEE-LEBRUN

LA Savoie et son duc sont pleins de précipices, dit un vers célèbre. La Savoie n'a plus pour ducs que ses sénateurs et ses députés. Elle a conservé ses précipices, conseillers d'orgueil. Il ne faut donc point s'étonner si elle exige que le chef de l'Etat se déplace spécialement pour elle. C'est un coin du monde habitué à la gloire. La Savoie fut aimée d'amour par François de Sales, par Rousseau, par Shelley, par Byron, par Lamartine, par Mme de Staël, par George Sand. Ses paysages sont enveloppés de littérature. Un jeune écrivain, M. Léandre Vaillat, nous invite à suivre aux bords des lacs et sur les glaciers les traces des poètes voyageurs. Etant Savoyard, M. Léandre Vaillat est orgueilleux ; son amour de la petite patrie s'exalte à l'idée qu'elle est devenue terre de France. Son généreux livre, écrit en pure langue française, raconte les fastes intellectuels de la Savoie. Sous l'apparence de la petite histoiie, c'est en faire de la grande, et de la vraie, que de rechercher avec ce zèle pieux les titres d'une province à la gratitude de l'humanité. M. Vaillat n'oublie personne parmi les illustres pèlerins dont la Savoie charma le cœur. J'imagine pourtant qu'il voue une prédilection particulière à la plus aimable et la plus innocente d«s visiteuses de sa chère contrée. Le souvenir d' Elisabeth Vigée-Le brun revient plusieurs fois sourire entre les pages de son livre.

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A l'automne de 1789, Mme Vigée-Lebrun jouissait gaiement de la plus jolie gloire qu'une femme ait connu*'. Elle avait, il est vrai, un mauvais mari,

qui touchait ses gains et les allait perdre au tripot. Mais Elisabeth, née indulgente et résignée, ne voyait dans cette disgrâce du sort que l'inévitable rançon d'un trop grand bonheur. Elle était belle, fêtée, illustre ; l'Académie royale venait de l'accueillir à bras ouverts, tout Paris et tout Versailles saluaient son génie, il lui restait à faire quelques («Mitaines de portraits dans le monde de la cour. On s'explique que cette charmante femme n'ait qu'imparfaitement compris la nécessité de la Révolution. Elle fut saisie de panique et s'enfuit aussitôt après les journées d'octobre. «A minuit, dit-elle, on me traîna à la diligence dans un état qui ne peut se décrire. » Les Souvenirs de Mme Vigée-Lebrun témoignent ingénument des sentiments qui firent d'elle une des premières émigrées. Je sais bien que le lecteur de ces Confessions doit réserver au fond de son plaisir un petit coin pour la méfiance. Elisabeth était plus que septuagénaire lorsqu'elle a fait le récit de sa vie. Il s'organisa autour du fauteuil de la gracieuse aïeule une intime entreprise de librairie ; la conteuse eut plusieurs secrétaires. 11 y a de l'arrangement dans les trois volumes que publia l'éditeur Fournier. Mais, malgré tout, l'âme même de la fragile héroïne, la plus féminine des âmes, transparaît derrière la buée de littérature. A peine la fugitive était-elle dans la diligence qu'elle fit la connaissance du jacobinisme. Elle avait en face d'elle « un homme extrêmement sale et puant comme la peste », qui parlait de mettre les gens à la lanterne. Il nommait par leurs noms ses futures victimes ; c'étaient les personnes qui posaient la veille encore dans l'atelier de l'académicienne. La petite-fille de Mme Lebrun crut qu'elle voyageait avec l'Ogre. A la fin, le

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méchant monsieur s'apaisa et se mit à jouer à la bataille avec la fillette .

Mme Vigée-Lebrim n'avait jamais vu de révolutionnaires ; elle était habituée aux manières de Versailles. Elle n'avait jamais vu non plus de hautes montagnes. En passant le pont de Beauvoisin, elle se trouva en face de la nature alpestre. « Mon premier sentiment fut celui de la peur. » Cela la changeait de Trianon. « Mais je m'accoutumai insensiblement à ce spectacle et je finis par admirer. »

Si bonne royaliste que fut la portraitiste de Marie- Antoinette, elle était, comme toutes les dames sensibles de son époque, une fille adoptive de Rousseau. Elle revint en Savoie vingt ans après, ayant visité l'Italie, les Allemagnes, l'Autriche, la Russie, l'Angleterre. La vue du Léman lui rendit une mentalité dans le style de la Nouvelle Héloïse. Après avoir peint toutes les jolies femmes de l'Europe, elle voulut portraiturer la Savoie elle-même.

C'était une délicieuse interprète de la grâce que Mme Vigée-Lebrun. Elle travaillait dans la joie. Plus de six cents portraits attestent que son facile génie ne se torturait point. Les dames qu'elle a peintes lui ressemblent toutes plus ou moins, avec des yeux de gazelle et un petit nez frémissant. Elle a légué ces sages préceptes aux portraitistes : « Ne vous rebutez pas si quelques personnes ne trouvent aucune ressemblance à vos portraits ; il y a tant de gens qui ne savent point voir. » Sa clientèle de beautés, d'un charme tout végétal, elle la connaissait comme une jardinière connaît les roses. « 11 faut,«a-t-elle écrit, flatter les femmes, leur dire qu'elles sont belles, qu'elles ont le temt frais, etc. Cela les met en belle humour et les fait tenir avec plus de plaisir. Le contraire les changerait visiblement. 11 faut leur dire aussi qu'elles posent a merveille ; elles se trouvent engagées parla

à se bien tenir. » Celle subtile et candide méthodei Elisabeth l'appliqua à tous ses modèles. Elle en eut de formidables, qui ne l'intimidèrent point : lady Hamilton, Marie-Caroline. Lorsqu'elle peignit Mme de Staël, elle la pria de déclamer des vers pendant la pose. Corinne obéit, mais elle s'aperçut très vite que l'artiste ne songeait qu'à la peinture. « Mais vous ne m'écoutez pas ! » s'écria Mme de Staël. Elisabeth répondit: « Récitez toujours! » Il en résulta un portrait où Corinne semble avoir été jolie. — A Rome, Mme Lebrun eut à peindre une Polonaise intéressante. la comtesse Potocka. Cette dame vint à l'atelier avec son mari, qui se retira aussitôt. Mme de Potocka se sentit en confiance. « C'est mon troisième mari, dit-elle, mais je crois que je vais reprendre le premier, qui me convient mieux, quoiqu'il soit ivrogne. » Si cette personne-là avait posé devant La Tour, le madré psychologue lui aurait dérobé quelque chose de son moi secret. Elisabeth, optimiste et bienveillante, ne se troubla point pour si peu.« J'ai peint cette Polonaise, nous dit-elle, d'une manière très pittoresque : elle est appuyée sur un rocher couvert de mousse, et près d'elle" s'échappent des cascades. »

A soixante ans, Mme Yigée-Lebrun était toujours égale à elle-même, -""t toujours royaliste, avec l'idéal de Trianon au fo.:d du cœur. La Savoie la tenta, comme la seule grande dame dont elle n'eût pas encore fait le portrait. Elle voulut peindre le mont Blanc au pastel. Il se déroba. « Le soleil couchant répandait des teintes dorées sur les hauteurs de cette masse énorme. Je voulus peindre ce reflet. Je saisis mes pastels ; mais hélas ! impossible. Il n'y avait ni palettes, ni couleurs qui puissent rendre ces tons radieux. »

Elisabeth n'en a pas moins consciencieusement entrepris de copier la Savoie. «Dans le séjour prolongé

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