MADAME VIGÉE-LEBRUN
que je fis à Chamonix, j'ai peint toute la ligne des montagnes entrecoupées de glaciers ; j'ai peint aussi toute la vallée. » Que sont devenus les deux cents paysages où Mme Lebrun s'essaya au romantisme avant les romantiques ? « Elle choisissait, suppose avec raison M. Léandre Vaillat, dans ce chaos désordonné, les spectacles qui s'accordaient le mieux à sa vision mesurée. Ce qu'elle peignait de préférence, ce n'était pas l'architecture des aiguilles, des précipices déchiquetés, mais un point des montagnes bordées par un torrent, un bouquet d'arbres superbes dans la prairie... » Nous ne pouvons hélas ! que rêver l'œuvre de Mme Lebrun paysagiste. A-t-elle péri, ou se caehet-elle dans l'obscurité d'humbles collections ? La recherche est tentante pour un curieux. Comment la délicate magicienne a-t-elle transposé en gentilhsse ce sublime qui tout d'abord lui avait fait peur ?
Il n'est point de petites conquêtes pour l'érudition. On a gravé, voici quelque vingt ans, une inscription sur la vieille maison, de si fièro allure, située à l'angle du Pont-Neuf et du quai de l'Horloge : Madame Roland fut élevée dans cette maison. Voici que le plus autorisé des « rolandistes », M. Claude Perroud, nous fait part, dansla revue la Révolution française, des doutes que lui inspire cette affirmation. Les profanes, ceux qui, comme moi, s'entendent mal aux recherches d'archives, sont tout disposés, et pour cause, à croire sur parole le savant historien. M. Perroud a consacré des années à éclairer, selon les méthodes modernes, les points obscurs de la vie de Mme Roland. Il a publié et commenté rigoureusement sa Correspondance. Sans lui, nous ignorerions encore la personnalité véritable du mystérieux Jany qui reçut les suprêmes confidences de la condamnée et l'accompagna jusqu'à l'échafaud ; M. Perroud, entre autres trouvailles, a établi que ce Jany était le géographe Edme Mantelle. Ses verdicts font loi dans l'érudition rolandienne. Est-ce à dire que les vieux Parisiens devront renoncer à faire, en ce coin du paysage de gloire, leurs dévotions aux mânes de Marie Phlipon ? Le dommage est moins grand que nous ne supposions tout d'abord. En définitive, il suffira de reculer de quelques mètres le lieu précis du pèlerinage. « La maison, conclut M. Perroud, où
Mme Roland a vécu de 1767 à L778, doit être cherchée beaucoup plus à l'est, sur le quai de l'Horloge, près de l'angle de la rue de Harlay. » La paroi»' esl à M. Jules Guiffrey, à M. Georges Cain, aux membres du Comité des inscrij>(ii>ns parisiennes. Tout au plus faudra-t-il que notr.> piété change de place quelques pierres. Notre dilettantisme de civilisés vieillis nous fait chérir et vénérer les moindres moellons où palpite encore du génie ou de la beauté. Mais cette fois, ce ne sont point seulement des murs branlants et un toit chenu qu'il importe de classer, c'est une âme. Aussi bien s'estelle classée, elle-même, cette âme héroïque, au plus haut sommet où résidenl 1rs rtres et les choses qui ne peuvent pas périr.
Il eût été cruel de la changer d'espace pour ces années où elle prit conscience de sa grâce et de sa grandeur. La petite Manon, s'< 'veillant à la vie spirif ii elle ailleurs qu'aux rives de la Seine, Marie Phlipon, dépaysée, déracinée, les savants nous prouveraient cela qu'il faudrait refuser de les croire, pour ces raisons que la raison ne connaît pas ! Sachons-leur gré de laisser au bord de son cher fleuve cette Parisienne d'épopée. Sur quelle autre parcelle du monde aurait pu germer et s'épanouir cette fleur de gloire ? « Combien de fois, de ma fenêtre, exposée au nord, j'ai contemplé avec émotion les vastes déserts du ciel, sa voûte superbe, azurée, magnifiquement dessinée, depuis le levant bleuâtre, loin derrière le pont au Change, jusqu'au couchant, dorée d'une brillante couleur aurore derrière les arbres du cours et les maisons de Chaillot ! Souvent des larmes douces coulaient silencieusement de mes yeux ravis, tandis que mon cœur, gonflé d'un sentiment inexprimable, heureux d'être et reconnaissant d'exister, offrait à l'Etre suprême un hommage pur et digne de lui. » La fillette du graveur Phlipon se réveille au premier cri des mariniers de
l'île Saint-Louis ; elle saute au bas du lit ; en jaquette, les pieds nus dans ses mules, à cinq heures du matin, elle est au travail. « Sa cervelle bout comme de la cire sur le feu. » Que lit-elle, les deux mains crispées dans ses boucles brunes ? Tout ; les livres des saints et ceux des profanes, Voltaire et François de Sales, Télëmaque et Tacite, Le Tasse, et les Vies des Pères du Désert : « J'étais Eucharis et Herminie. » Elle sera tour à tour janséniste avec Nicole, et mystique, et cartésienne, et grecque, et romaine ; elle rêvera la béatitude des Visitandines sous la bure de Philothée. Un incendie d'enthousiasmes enchevêtrés s'allume dans cette jolie tête folle. Il lui faut le couvent, la paix du cloître, pour rafraîchir son cerveau embrasé. Ses parents comprennent-ils bien qu'il y a un volcan qui gronde sous la gentille forêt de cheveux noirs ? Le père ? un artisan, à peine un artiste, mal frotté de demi-savoir, tout à la clientèle, aimant à rire, bon enfant, insoucieux, n'importe qui. La mère ? une douce créature, négative qui regarde, sans voir, croître librement le sauvageon; Mme Phlipon, tout occupée de son piquet avec une voisine, ne s'aperçoit point que sa fille, assise près de la fenêtre, lit Candide en toute candeur. Et puis, elle meurt soudain, la pauvre maman. Le bonhomme Phlipon, l'ayant pleurée autant qu'il convient, s'en va prendre une maîtresse au faubourg. De quelles aventures semble menacée cette jeune fille sans mère, élevée à la diable, dont Jean- Jacques est le dangereux consolateur 3 Quel Saint-Preux, quel Lovelace plutôt, se rendra maître de cette fragile âme désarmée ?
Désarmée ? ah ! que non pas ! Jeanne-Marie, qu'on appelle sottement Manon, n'a rien d'une héroïne de conte égrillard. Sur le fonds si riche, défriché au petit bonheur, un beau fruit a poussé : le non sens. Cette fille de Paris, débordante de vie, garde au cœur une santé puissante. L'infatigable liseuse est ménagère, la rêveuse
sait coudre et cuir"e la soupe. Plutarque et Roului ont donné, l'un la sensibilité frémissante, l'autre le stoïcisme invincible. Cette débauche d'idées, ces recherches éperdues, tout ce chaos de connais u'ont fait que créer de la vertu. Le 4 février 17S!>, Marie me1 e bourgeoise dans la ruds main de M. Roland do La Platière, inspecteur des manufactures. Roland, plus que quadragénaire, n'avait rien d'un fiancé d'idylle. La vive Parisienne et le philosophe grisonnanl s'étaient étudiés pendant quatre anné rs longues fiançailles, troublées par la sottise du père Phlipon, n'allèrent | difficultés. Roland était profondément épris, Marie- Jeanne aimait-elle ce fonctionnaire grave, un peu quinteux, maladroit souvent ? Peut-être. Au moins avait-elle en ce sûr camarade d'existence une confiance attendrie. Jamais union ne fut plus sérieusement, plus librement conclue. Mariage de raison, disons mieux : contrat juré sur l'autel de la Raison. Les serments échangés, M. l'Inspecteur des manufactures, amoureux comme à vingt ans, emporte en province ce trésor de jeunesse et de charme.
Si ce n'était pas du roman que ce mariage, c'était du bonheur. A Lyon, à Amiens, au Clos de LaPlatiàre en Beaujolais, Mme Roland fut adorable de grâce et de simplicité. Imaginez l'Henriette de Molière ayant lu Plutarque et la Nouvelle Héloïse, et les oubliant pour le pot-au-feu. La Parisienne se moquait bien un peu des dames provinciales qui lui faisaient visite, mais si gentiment. Elle est fermière au mois des vacances, glorieuse de ses poires tapées et de ses confitures, fière des belles lessives et de ses armoires, et délicieusement, naïvement maternelle auprès d'un berceau. Elle visite les pauvres et coud des hardes pour les orphelines. En ses loisirs, elle écrit les rapports administratifs sous la dictée de son mari. Elle l'aime gra-
vement, ce compagnon sévère et tendre. Il lui a fait une destinée de dignité paisible et d'abondance. Elle ignore la passion ou la dédaigne; elle est heureuse, souriante et tranquille. Plutarque dort en ce cœur de bonne mère et d'épouse vaillante.
Tout à coup un grand bruit arrive du Paris quitté : La Bastille est prise ! Le vent d'avenir a soufflé du large, cette brise nouvelle qui mit une larme aux yeux de Goethe et attira Kant, en sa promenade quotidienne, du côté de la France. Le fonctionnaire réformateur et sa belle ménagère savante se jettent dans les bras l'un de l'autre. Ils saluent l'ère de liberté et de justice. La Révolution les enivre. « Nous crûmes qu'elle allait régénérer l'espèce. » Mme Roland a pensé cela de tout son esprit et de tout son cœur. Elle en est morte. Ils en sont morts tous deux. Quelle revanche a pris Plutarque de ces âmes qui allaient l'oublier !
Des maîtres sévères, de rudes artisans de vérité nous ont appris à ne plus voir la Révolution, comment dirai-je ? au point de vue lamartinien. Fji son optimisme d'archange, le Poète les bénissait tous, les héros du drame, bourreaux et victimes, d'un geste immense d'amour et de pardon. L'histoire a désappris ces manières ; elle veut comprendre et juger. A son tour, Mme Roland a comparu devant ce second tribunal. Tous les témoignages entendus, l'accusée a été renvoyée absoute. Certes l'Egérie girondine eut ses heures d'injustice, de haine et de colère ; nous l'aimons moins à son pupitre de ministresse, rédigeant des circulaires, qu'en sa chambrette du quai de l'Horloge ou dans sa ferme du Beaujolais. Mais elle est si touchante, une fois vaincue et martyrisée ! La philosophie du dix-huitième siècle a eu sa sainte.
Et si femme, avec cela, si abondamment, si simplement femme, femme toujours, à la ville, au village,
182 DAMES h Ai 1 i;l
iux, dans l'hu-
milil • ; prison, mr l'échafaud !
.i l'Abbaye, à la Conciergerie, rame i tire-d'aile. En ces Mè rits
le couteau, il eal anepageatt mte par-des-
bus toute9 : celle ou l'héroïne, la Romaine, veut que l'avenir sache qu'elle fut jolie. Elli n'était pas satisfaite de ses peint:--. Si elle n'avait pris le soin de se décrire, cpie saurions-nous de sa beauté ? Le portrait de Heinsius est douteux, le camée de Langlois n'est qu'une ombre. On a souri de cette coquetterie suprême : certaines gens ont des trésors de sévérité Jamais elle ae fut ni à la Platière, ni à l'hôtel du minisricur, ni rue Guénégaud, mieux dame de Paris, plus maîtresse de maison que dans les cachots de la Terreur. Elle a porté le martyre comme une élégance îenne était une rieuse. Ainsi qu'elle
s'est point»' elle-même, avec tant d'audacieuse complaisance, elle nous apparaît telle qu'une belle rose de France pleinement épanouie. Que de prisonniers durent l'aimer d'amour ! Elle tint salon pour ses frères de captivité. Le soir, lorsqu'elle ne pouvait plus ni charmer, ni écrire, elle prenait quelque repos et s'accordait de pleurer. Pour aller au tribunal, elle fit une toilette de grande visite ; une robe blanche, un ruban à la taille et tous ses cheveux sur le dos. Elle monta au supplice, le sourire aux lèvres, avec une allégresse avide de la mort.
Elle le savait bien que le mieux pour elle était de mourir. Elle avait éperdument fait deux rêves, la Liberté et la Vertu. Et maintenant gisaient à ses pieds les débris souillés de ce double songe. Son idéale cité, sa Lacédémone tremblait de peur au moindre hoquet d'Hébert. Quant à la vertu... Elle l'aimait toujours, mais quelque chose de plus cruel et de plus doux s'était révélé à la stoïcienne. Amoureuse, elle se sen-
tait amoureuse, comme la plus humble de ses sœurs de féminité ! « 0 toi que je n'ose nommer ! » écrivaitelle de sa forte écriture soigneuse, et la plume tremblait sous ses doigts. « Enfin, je puis t'aimcr sans crime ! » Elle n'avait point faibli. Etant sûre de périr, elle osait porter sur son cœur la miniature de Buzot. A tous deux, la mort a épargné la joie et la honte de devenir des amants vulgaires. Qui sait ? elle, ce n'était qu'une femme ce n'était, lui, qu'un homme après tout. Ils allaient en venir lous deux, à haïr l'importun époux. Déjà elle s'oubliait à l'appeler « le vieil oncle ». Suppose-t-on Mme Roland, devenue libre, en proie aux laideurs de l'adultère ? « Meurs donc ! » écrivaitelle à Buzot. Il lui obéit. Le « vieil oncle » les égala en sublime. Tous les trois, ils avaient besoin du tombeau. La vie, l'usante vie, eût fait peut-être trois personnages du vieux fabliau moqueur de ces êtres créés pour la tragédie. Devant le couperet, Marie- Jeanne dut avoir la claire vision que, pour une fille de Plutarque, l'échafaud valait mieux qu'une alcôve. Elle se glorifiait d'être restée maîtresse souveraine de son orgueil et de sa beauté. Et c'est pour cela qu'elle donnait à la mort libératrice le plus reconnaissant de ses sourires.
THERESE DE STAhN VILLE
Nos amis et alliés, les Monégasques, ont failli s'offrir le luxe d'une révolution. L'Europe en a été quitte pour la peur. L'ordre règne à Monaco. Il n'y aura point d'orage sur ce pot de fleurs. Les réflexions sont déjà épuisées sur ce thème d'ironies faciles. De quel droit mesurerait-on l'énergie civique d'une nation d'après l'étendue de son territoire ? Tout au plus est-il permis de s'étonner qu'il y ait des velléitaires de bouleversements parmi des gens dont les dictionnaires de géographie résument ainsi la destinée : « Les Monégasques ne payent pas d'impôts. » Il est clair que si les indigènes de ce paradis terrestre ont demandé une Constitution, c'était pour la satisfaction tout idéale d'en avoir une, et non par de grossières raisons économiques. Ce serait d'ailleurs srrer lourdement que de supposer que cet heureux petit peuple n'a point d'histoire. Lucain disait : « Circius seul peut troubler les rivages du port protégé par Hercule. » Circius était le nom que les poètes latins donnaient au mistral. Il n'est pas de vent plus révolutionnaire que celui-là. Il a plus d'une fois soufflé dans les âmes monégasques des conseils d'héroïsme. Tandis que nous faisions notre Révolution française, Monaco accomplissait la sienne, en petit format : une réduction exquise, mais où rien ne manquait de ce qu'il y a de rituel dans une révolution digne de ce nom.
En l'an 1790, la principauté possédait trois capitales : Monaco, Roquebrune et Menton. Ces trois cités étaient pourvues chacune d'un conseil élu. En apprenant que les Etats-Généraux d'un pays voisin venaient de se constituer en Assemblée nationale,
les comices monégasques éprouvèrent le désir bien naturel d'en faire autant. La France avait son Louis XVI ; Monaco eut le sien aussi. Honoré, troisième du nom, était un prince débonnaire et peu contrariant ; on lui demanda une Assemblée nationale, il l'accorda de bonne grâce. La France avait eu une nuit duQuatre août. Monaco aussi. L'Assemblée monégasque abolit les droits féodaux. Honoré III en conclut qu'il lui ét;iit permis de prendre un congé : il laissa son peuple, aux premières joies de la liberté et s'en fut à Paris, en toute innocence. Peu de temps après lei troupes françaises envahissaient le comté de Nice. Les anciens sujets d'Honoré III désirèrent avoir, eux aussi, une Convention nationale. Us l'eurent. Les trois cités se proclamèrent villes libres : elles choisirent des députés. Cela fit une douzaine dcLycurgues,non moins enthousiastes que ceux qui siégeaient aux Tuileries. On chanta un Te Dcum, on tira quarante coups de canon, on illumina. En guise d'intermède, quelques citoyens intrépides visitèrent le château et exercèrent de patriotiques reprises sur la vaisselle d'argent de la famille Grimaldi. Qui oserait dire que ce n'était point là une révolution dans les formes ? La République monégasque enviait tout de sa sœur française. Elle attira tant et si bien l'attention de sa glorieuse voisine que celle-ci en ouvrit le gosier. Et la petite sœur fut avalée par la grande.
En proposant au comité diplomatique l'annexion du territoire de Monaco, Carnot se montra poli pour Honoré III. « Votre comité, disait-il, pense qu'en anéantissant ses jouissances honorifiques et féodales, elle lui doit protection et sauvegarde pour tout ce qui peut lui appartenir à titre de simple citoyen. La loyauté française, en jetant sur le prestige des grandeurs l'éclat qui les dissipe, n'écrase point celui qui en était revêtu. On peut encore être honnête homme