‹ Dames d'autrefoisChapitre 34 sur 57 · THÉRÈSE DE STAINVILLE · texte numérisé non relu

THÉRÈSE DE STAINVILLE

quoiqu'on ait été prince. » Cependant que sa ci-devant principauté devenait « Fort-d' Hercule », Honoré III était autorisé à s'appeler « le citoyen Monaco ». Les représentants Grégoire et Jagot allèrent donner aux députés de Fort-d' Hercule lecture du décret qui, pour prouver à la terre monégasque qu'elle était vraiment devenue libre, l'annexait à la République française. « Aprè3 la prestation du serment, dit le procèsverbal, les commissaires ont donné les baisers de paix et de fraternité de la part de la Convention nationale de France au peuple de la ci-devant principauté de Monaco dans la personne du président de la nouvelle administration. » Tout y était, jusqu'au baiser civique. Ce chapitre de l'histoire monégasque est un microcosme. Tous les bruits de la lointaine illusion révolutionnaire y sont contenus, comme la voix do la mer s'emprisonne dans un coquillage.

Et Honoré III ? Depuis le 10 août, il faisait son possible pour vivre selon le programme d'existence que lui avait prescrit Carnot. Il versait de grosses sommes à la Caisse des dons patriotiques, il abandonnait au service de l'armée ses chevaux et ses équipages. La Section du Bonnet- Rouge le dénonçait de temps en temps. Il subissait les visites domiciliaires avec résignation. La loi des suspects finit par l'atteindre. Il fut arrêté et écroué à la caserne de la rue de Sèvres. On ne le relâcha qu'après un an de détention. Six mois après, il s'éteignit dans son hôtel de la rue de Varenne. En somme, il s'en tirait à bon compte.

Le sort fut moins clément à une personne de sa famille, et c'est là que cette histoire, qui semblait plutôt comique à tout prendre, devient vilaine et douloureuse. Honoré III avait marié son second fils, le prince Joseph Grimaldi, à une adorable Française, Thérèse-Françoise de Stainville. Après avoir d'abord émigré, la princesse de Grimakli-Monaco revint à

Paris pour revoir ses deux fillettes. Elle lut arrêtée comme conspiratrice et incarcérée au Plessis. Cette fille «lu maréchal de Stainville a été une des plus gracieuses stoïciennes de la Terreur. Lorsqu'on lui communiqua bod acte d'accusation, elle refusa d< le lire. Elle distribua â quelques camarades de prison l'argenl qui lui restait, embrassa sa femme de chambre et marcha tranquillement au tribunal révolutionnaire. Fouquier demanda la tête de la « femme Monaco ». L'accusée lut condamnée le 8 thermidor. Un ami lui corn eilla, pour obtenir un sursis, de déclarer qu'elle était enceinte. Elle Be laissa d'abord arracher cette déclaration. Aussitôl après, elle eut borreur d'un,, pareille ruse. Elle écrivil à Fouquier cette lettre sublime: « Citoyen3 je vous préviens que je ne suis pas grosse. Je voulaisvous ledire; a'espérant plus que vous veniez, je vous Le mande. Je n'ai poinl sali ma bouche de ce mensonge dans la crainte de la mort, ni pour l'éviter, mais pour me donner un jour de plus, afin de couper moi-même mes cheveux el de ne pas les donner par les mains du bourreau. Ce t le sou] legs que je puisse laissera mes enfants: au moins faut-il qu'il soit pur. »

Thérèse-Françoise de Grimaldi-Monaco arracha ensuite ses cheveux avec un morceau de verre. Elle écrivit au dos de sa lettre : » Très pressé ». Le tribunal révolutionnaire rendit un arrêt qui la déclarait non enceinte et ordonnait .son exécution dans les vingl quatre heures. La sentence est du 9 thermidor. Cette douce héroïne monta dans la dernière charrette. Son « très pressé » est une des plus atroces ironie l'histoire. La Terreur prit fin à l'heure même de son supplice. Pendant que sa tête tombait sur l'échafaud, son juge Dumas était arrêté en pleine audience. Elle se fût sauvée en daignant mentir

LADY IIAMILTON

Il y a dans les domaines de l'histoire une sorte d'enfer où les réprouvés des deux sexes expient leurs péchés. De temps en temps, un érudit au cœur charitable descend au fond de cet abîme et prend en gré quelque victime, dont il revise le procès de condamnation. Ainsi s'est constituée toute une bibliographie des réhabilités. De généreux livres se publient chaque jour pour nous exciter à l'esprit de pardon. On les lit avec un plaisir particulier, mais le plus souvent, lorsque la dernière page est tournée, la tradition reprend ses droits. C'est tout an plus si les condamnés malgré le zèle de leurs avocats d'office, obtiennent ainsi quelques jours de sortie. La justice populaire, un moment amusée, les fait ensuite rentrer dans leur géhenne et les y enferme à triples verrous.

Cette mésaventure vient d'arriver à lady Hamilton. M. Fauchier-Magnan a eu la curiosité d'aller voir si celte délicieuse damnée méritait vraiment tout le mal qui s'est imprimé sur son compte. Ne croyez pas que cet écrivain très libre d'esprit soit tombé dans Je défaut coutumier des biographes et ait conclu à l'innocence de sa cliente. Il a sauvegardé son indépendance ; c'est même le seul homme qui soit parvonu à vivre dans l'intimité de cette enchanteresse sans en devenir éperdu. M. Fauchier-Magnan se borne spirituellement à plaider l'inconscience. Il croit à ce que les médecins légistes appellent la responsabilité mi-

tigée. Sa plaidoirie est informée, ingénieuse et d'une belle ordonnance. Elle est surtout merveilleusement amusante. On sourit; parfois même on ri1 de bon cœur. Apres tout, il ne s'agit que d'accorder à la Dalila de Nelson un petit congé dans la damnation. Il sera toujours temps de lui faire réintégrer le Saint-Lazare surnaturel où l'histoire a logé son souvenir.

Ce n'était probablement point un monstre, mais comme eût dit notre Meilhac, «une pauvre petite femme. » Je garde toutefois quelque malaise en songeant à son personnage politique. Nous sommes habitués à lui confier un grand premier rôle dans la tragédie de la terreur sanfé< liste. M. Fauchier-Magnan affirme qu'elle intervint au contraire, à plusieurs reprises, pour sauver des jacobins de Naples. La tradition voulait encore qu'elle eût assisté, parée comme pour une fête, à la pendaison de Caracciolo. Il n'en est rien : pendant le supplice de l'infortuné amiral, Emma ne se dérangea point, elle déjeunait. Cette attitude sied à l'innocence. Marquons donc un bon point à l'épouse de sir William Hamilton.

Il est plus difficile de noter ce gentleman. Les raisons de sa conduite demeurent obscures. Jusqu'à l'arrivée de Nelson dans les eaux napolitaines, sir W. Hamilton avait joui d'un bonheur parfait. L'origine de ce bonheur est connue. Ce diplomate était collectionneur; un sien neveu possédait Emma on toute propriété. Ce neveu, l'honorable Charles-Francis Gréville, possédait en outre le sens des affaires. Ayant remarqué chez son oncle un vif désir d'acquérir un objet d'art de plus, Gréville se dessaisit d'Emma en sa faveur, selon un contrat en bonne et due forme. Le bibelot fut expédié à Naples sous la conduite de sa mère. Il est à retenir que lady Hamilton, au cours de ses fortunes diverses, demeura toujours sous l'aile maternelle. Encore un bon point.

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