‹ Dames d'autrefoisChapitre 36 sur 57 · LADY HAMILTON · texte numérisé non relu

LADY HAMILTON

servir de notre langue pour la circonstance. Cependant, son excellente mère lavait des pommes de terre << avec la plus rare dextérité. »

Cette vie inimitable se continua en Angleterre, au château de Merton, dont Nelson fit l'acquisition. Une estampe nous montre Emma folâtrant dans le parc, en chapeau de bergère, avec Horatia, la fille qu'elle avait donnée à Nelson. Dans un coin, à gauche, sir William Hamilton, toujours discret, pêche à la ligne rêveusement. Le digne gentilhomme ignorait profondément l'état civil de la jeune Horatia. Ce collectionneur était sans défiance.

Ce qui me le gâte, c'est son testament. Pourquoi a-t-il déshérité la compagne de sa vie ? Et pour laisser sa fortune à qui ? à Gréville, à ce coquin de neveu qui avait été l'involontaire artisan de son bonheur. Sir W. Hamilton est insondable. On sait la fin lamentable d'Emma. Nelson, mourant à Trafalgar, la légua à l'Angleterre; le legs ne fut point accepté. Les ministres refusèrent une pension nationale à la pauvre petite femme, devenue une grosse matrone quémandeuse. La reine do Naples, l'ancienne amie des jours de triomphe, envoyait des consolations et pas uno obole. Ce fut à qui renierait la vieille fée des vêpres napolitaines. Le charmant livre de M. Fauchier-Magnan se termine en moralité. Et Boule-de-Suif est un chef-d'œuvre.

La Jeûnasse du roi Louis-Philippe a trouvé en M. Anatole Gruyer un nouvel historien dont la méthode est sûre et charmante. Le regretté conservateur du musée Condé a publié toutes les peintures et toutes les miniatures de Chantilly relatives au roicitoyen et à sa famille. C'est une sorte d'album psychologique, accompagné de commentaires à la fois scrupuleux et attendris. L'analyse de ce trésor iconographique exigerait une longue étude. Au demeurant, M. Gruyer a laissé bien peu de choses à dire, après tout ce qu'il dit excellemment. Il connaissait intimement tout le personnel princier dont il s'est fait l'annaliste affectueux. Il avait toute fois ses prédilections, qu'il se plaisait à avouer; il préférait ne point insister sur les sévérités. Nous croyons bien qu'il réservait le meilleur de sa sympathie à l'une des meilleures et des plus douces femmes qui aient pratiqué la vertu dans la grandeur. Louis-Philippe eut pour mère une exquise créature de souffrance et de bonté.

Qu'il est douloureux, ce portrait de Chantilly, nous montrant la duchesse d'Orléans, en 1786, dans sa grâce dolente et résignée ! La baronne d'Oberkirch, bon juge des choses du cœur, dit dans ses Mémoires : « Madame la duchesse portait partout une mélancolie dont lien ne pouvait la guérir. Elle souriait quelquefois et elle ne riait jamais. Elle cherchait à se distraire et n'y réussissait pas. » Cette grande dame

fêtait ce qu'on appelle au village « une maumari^c ». Son mari, le futur Egalité, sans être tout à fait un méchant homme, commettait par veulerie, toutes les grosses et petites infamies, Femme sans époux, mère sans enfants, la fille du bon duc de Penthièvre fut la martyre du mariage d'Etat. Elle apparaît, dit IVf.Gruyer, dans ce portrait du musée Condé, comme l'ange de la douleur et de la résignation. Sa tête, presque de face, et comme accablée de tristesse, se penche douloureusement sur l'épaule gauche. Les beaux y» ux, grands ouverts, ne semblent plus avoir de vie que pour pleurer : et la bouche, on parfait accord avec les yeux, exprime le même sentiment douloureux, la même lassitude de vivre. »

L'no voleuse d'amour s'était installée au foyer de la pauvre duchesse. Rapprochons jdo sa mélancolique effigie la miniature où triomphe la fringante Mme de Genlis. Ah ! la véridiquo image de rouée ! Sous un gigantesque chapeau, qui semble d'aujourd'hui, la patronne des intrigantes nous montre son effronté museau de soubrette arrivée. La duchesse d'Orléans dut se laisser tout prendre par ce petit monstre charmant et charmeur. Passe encore pour le mari, qui n'était pas de ceux dont la perte est irréparable. Mais la sournoise institutrice sut se substituer à la mère. Sainte-Beuve qui n'a pas osé dire do Mme de Genlis tout ce qu'il en pensait, s'est amusé à vanter son génie pédagogique. Elle possédait, a-t-il dit, a l'outil universel ». Il y avait quelques fausses clefs dans cet outillage : la gouvernante des enfants d'Orléans crocheta leurs cœurs. Si les jeunes princes n'avaient pas été tils de bonne mère, la rusée cabotine do vertu eut fait d'eux d'accomplis simulateurs. Ello les dominait. Louis Philippe, déjà grand, vénérait candidement la maîtresse de son père : « J'ai dîné hier à Bell»'chasse, écrivait-il dans son Journal (janvier, 1791).

Le soir après le souper, jo suis rentré chez mon amie : j'y suis resté jusqu'à minuit et quelques minutes ; j'ai été le premier qui ait eu le bonheur de lui souhaiter la bonne année. On ne peut pas me rendre plus heureux. En vérité, je ne sais pas ce que je deviendrai quand je ne serai plus avec elle. »

Il devint qu#nd même un brillant colonel de dragons. Il devint aussi jacobin, malgré sa mère, pour plaire à la plus prévoyante des institutrices. Elle lui avait enseigné le ton pleurard et dadais de sa pédagogie niaisement menteuse. Voici un document (tout à fait inédit) que nous extrayons d'un dossier d'archives, qui va être publié prochainement. Le jeune duc de Chartres est à la veille de se rendre à l'armée. Et voici comment Mme de Genlis était arrivée à faise parler un dragon de dix-huit ans :

« Je n'ai pas pu répondre hier sur-le-champ à la lettre de ma chère maman dont j'ai été vivement touché. Je partais dans ce moment pour le Raincy avec mon père... Ce dont je désirais parler à ma chère maman ne concerne que moi et je puis, par conséquent, le confier à la poste. Ce qui faisait que j'éprouvais de l'embarras à en parler, c'est que c'est une de ces choses sur lesquelles on ne peut pas s'expliquer nettement et clairement, mais puisque maman m'a permis de tout lui dire, je vais le faire. Depuis longtemps je désirais vous entretenir de mes mœurs. Je souhaitais vivement que vous connaissiez entièrement ma conduite. Elles sont, j'ose le dire, aussi pures sous tous les rapports qu'il est possible qu'elles le soient ; elles sont intactes. Ma chère maman a peut-être cru que j'avais employé des moyens malheureusement trop répandus ; elle peut être sûre que rien n'est plus faux. On m'a d'ailleurs inspiré trop de principes de religion, ils sont trop bien gravés dans mon cœur pour que je m'en écarte jamais. Je ne vous cacherai pas non plus

quo jo n'ai pas pu réussir à me conserver put sans combats, sans souffrances; ma santé même en est quel* que fois altérée, mais" n'importe! jo souffrirai patient ment toutes les peines que Dieu m'enverra jusqu'il i e qu'il me suit permis d'être heureux légitimement, et quelque grandes que soient les tentations" qui m'entourent, maman peut être sûre que j'en triompherai, car j'aimerais mieux mourir que de manquer de mœurs et à de que je dois à la religion. Je vous ai ouvert mon cœuf et je ne vous ai rien caché. J'eSpèr< que ma chère maman gardera tout ceci pour elle. Cependant, si mon grand-père avait quelques doutes sur la pureté de mes mœurs, j-e serais trop fâché qu'il les conservât, pour ne pas prier maman de vouloir bien les dissiper. Je vous demande pardon de tous ces détails ; je n'y suis entré que parce que j'ai cru que vous seriez bien aise de les connaître. »

Est-ce à dire que nous refusions noire approbation aux sentiments parfaitement louables qui sont exprimés dans cette lettre ? Nous ne la eitons que pour montrer à quels tours d'adresse pédagogique s entendait cette bonne pièce de Mme de Genlis. Une caricature se permit de la représenter armée d'une férule et d'un bâton de Sucre d'orge. Ces deux engins maniés tour à tour lui permirent de réaliser ce produit inespéré : une âme de prince jacobin dans le corps d'un colonel immaculé 1

Un aimable correspondant m'a reproché d'avoir parlé de Mme de Genlis sans esprit de charité. « Ce n'était pas, dit-il, la première venue. » Non certes. J'accorderai môme bien volontiers qu'au point de vue littéraire nous négligeons injustement cette dame. Elle subit le sort ordinaire des polygraphcs,

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