‹ Dames d'autrefoisChapitre 4 sur 57 · LA DAME DES BELLES COUSINES · texte numérisé non relu

LA DAME DES BELLES COUSINES

Nous avons goûté un rare plaisir à entendre commenter Tèlëmaque par le plus subtil des conférenciers. M. Jules Lemaitre estime avec raison que le livre d'un évêque, où il est si gracieusement parlé de l'amour, était d'une pédagogie hasardeuse. Que dire alors d'un autre roman didactique qui précéda de plus de deux cents ans celui de Fénelon ? L'Hystoyre et plaisante chronicque du Petit Jehan, de Saintré et de la jeune dame des Belles Cousines, c'est le Tèlëmaque du quinzième siècle. Le bon Antoine de la Sale était, lui aussi, précepteur de jeunes princes. Fut-ce dans une pensée d'édification qu'il imagina les aventures d'un héros d'abord caressé, puis maltraité par l'amour ? A vrai dire, il ne professait plus depuis longtemps lorsqu'il publia cette chronique décevante. Le livre est daté de 1459. Mais l'auteur l'a dédié à son ancien élève, le duc de Calabre. Il n'est pas défendu de supposer qu'à l'époque où Antoine de la Sale faisait de la pédagogie pratique à la cour du roi René, il songeait déjà à Jehan de Saintré. La composition et la rédaction du récit firent l'amusement de sa vieillesse. Les deux philosophies contraires que dégage cette histoire durent être successivement chères au précepteur des petits princes d'Anjou et de Bourgogne et au pédagogue retraité. Ce dut être tout de même un audacieux professeur de morale que ce capitaine transformé en éducateur.

Voici une édition nouvelle de son chef-d'œuvre troublant et troublé. M. Louis Haugtnard explique ce qu'il a tenté en publiant une fois de plus le livre d'Antoine de la Sale. « A proprement parler, dit-il, je n'édite point. Je transpose, traitant le texte du Petit Jehan ainsi qu'un texte ancien, bien qu'il soit d'une langue relativement assez proche de la nôtre. J'ai voulu qu'il fût compréhensible à tous. Car pourquoi remettre au jour de vieux écrits, conservés intacts et intangibles avec une vénération sacrosainte, si personne ne les lira ? »

En principe, il est prudent de se méfier de tous ceux qui restaurent les monuments anciens. C'est le plus souvent, lorsqu'il s'agit d'architectures, une entreprise meurtrière. Anatole France »'est montré sévère pour l'architecte, M. Quatrebarbe, qui fut chargé de sauver de la ruine un manoir féodal. « Il commença par enlever toutes les vieilles pierres et les remplaça par des neuves. » M. Quatrebarbe eut le plus grand tort de procéder ainsi. Son crime fut d'assassiner do la beauté ancienne, sous prétexte de l'arracher à la mort. Les restaurations littéraires gardent, au contraire, une complète innocence. Transposer un texte d'autrefois en langage moderne, ce n'est point détruire. Plus heureux que les vénérables pierres abolies par M. Quatrebarbe, les vieux mots sont toujours là dans le vieux livre, intacts et respectés. Les fortunés mortels qui sont médiévistes conservent intégralement le privilège de goûter l'œuvre dans sa beauté première. Seulement, il a été fait quelque chose pour les très honnêtes ge.us, nombreux d'ailleurs, qui entendent mal la langue du moyen âge. Ceux-là n'ont que de la gratitude pour M. Michaut, l'aimable éditeur d'Aucassin et Nicolette, et ils font ingénument leurs délices de l'adorable Tristan de M. Bédier. C'est de ces précé-

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