‹ Dames d'autrefoisChapitre 5 sur 57 · LA DAME DES BELLES COUSINES · texte numérisé non relu

LA DAME DES BELLES COUSINES

dents irréprochables que s'autorise M. Loui:> Hauginard pour « traduire » Jehan de Saintrè. L'humble foule des profanes l'en remercie.

Etait-ce à cause do mon inaptitude à lire couramment le français du quinzième siècle, que l'illustre roman d'Antoine de la Sale m'avait laissé jusqu'ici un peu effaré ? Je viens de le relire dans l'élégante version de M. Haugmard. Il me semble que je commence maintenant à mieux comprendre pourquoi je ne comprenais pas. Qu'a voulu le maître conteur ? Nous exalter, nous attendrir, ou nous désoler ? Il peint, comme le plus suave des miniaturistes, avec du bleu sur un fond d'or, l'idylle charmante du page et de la châtelaine. Les trois premiers quarts de son livre sont d'un idéalisme raffiné. Puis, brusquement, la noble aventure s'achève en fabliau brutal.

Il est impossible de ne point aimer d'un discret amour craintif cette exquise dame des Belles cousines qui enseigne à Jehan la volupté avec l'honneur. Et voici que cette blanche figure s'obscurcit soudain. Le peintre brise lui-même d'un coup de poing le vitrail où elle resplendissait. La princesse lointaine finit en ribaude de conte scandaleux. La fin du roman insulte et salit tout ce qui précède. On lisait un gentil poème généreux ; on tourne une page, et c'est une « histoire rosse » qui vous saute aux yeux.

Pourquoi ? Parce que, explique M. Lanson, c'est la courtoisie elle-même qu'a voulu bafouer le romancier. Ainsi pensait Michelet, qui haïssait dans Jehan de Saintrè un livre blasphémateur de l'amour. M. Haugmard affirme, de son côté, que l'intention d'Antoine de la Sale ne fut aucunement de railler la chevalerie, « mais bien plutôt de la magnifier, de la poétiser avant la mort. » Avouez qu'il s'y est pris singulièrement. Si j'osais, je hasarderais, en toute indignité, une humble hypothèse. J'ai vague-

ment l'idée que les premières parties de ce livre, si cruellement contradictoire, ont été rêvées, sinon écrites, par l'auteur pendant les années où tout être humain, fût-il homme de lettres, a de la chevalerie dans le cœur. Antoine de la Sale avait, ne l'oublions pas, plus de soixante-dix ans lorsqu'il publia Jehan de Saintré. En faut-il davantage pour expliquer que le dénouement de son livre soit plein de rhumatismes et de rancunes? C'est un vieux monsieur qui grogne à travers les derniers chapitres : il a lu le Dëcamêron, ce pessimiste ; il ne lit plus guère que cela ; il est devenu misogyne, faute de mieux. Il était optimiste et féministe, lorsqu'il était page. Maintenant qu'il ehauiïe au landier ses blessures du corps et de l'âme, il moralise, comme on crache. Et c'est pour cela peut-être que cette Hystoire et plaisante chronicqne, où Barbey et Maupassant sont annoncés, donnera éternellement du plaisir à tout le monde. II y en a pour Chantecler et pour le Merle.

On a dit aussi qu'Antoine de la Sale, moitié courtois, moitié polisson, résumait, dans son œuvre, faite tour à tour d'idéalisme et d'ironie, les troubles d'une époque fatiguée. Il nous est recommandé de voir en lui l'interprète d'un monde finissant.i J'entends bien, mais depuis qu'il y a des époques, elles sont fatiguées, et tant qu'il y aura des philosophes, ils se croiront toujours à la fin d'un monde. Ah ! qu'un romancier du quinzième siècle est donc quelqu'un de semblable à nous !

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