CLAIRE DE DURAS
faut bien reconnaître que Chateaubriand put cette fois demeurer respectueux, sans faire preuve d'un héroïsme inaccoutumé. Digne de toutes les adorations spirituelles, la duchesse de Duras manquait, hélas I du don périssable de la beauté. Lorsqu'elle fit la rencontre, délicieuse et funeste, de l'homme de séduction qui la conquit tout entière, celui-ci lui proposa tout d'abord de l'appeler « ma sœur ». Il n'a jamais nommé ainsi certaine dame, pour ne parler que de celle-là, qu'il emmenait manger une friture sous les tonnelles do la banlieue, et qui lui chantait du Béranger au dessert. La pauvre Mme de Duras fut accablée de fraternité. Il lui échut la mauvaise part et elle ne lui fut jamais ôtée.l Du « cher frère », elle a recueilli les mauvaises humeurs, les rancunes, les bouderies, les colères, tout ce que se plaisent à réserver pour le foyer domestique les grands infidèles. En ce sens, la dame d'Ussé confisquait sans le vouloir la part légitime de Mme de Chateaubriand. Mais Mme de Chateaubriand, bon bec et dure à la riposte, avait de la défense. Et puis, — et c'est ce qui lui a permis de supporter tant bien que mal son intermittent compagnon d'existence, — elle n'était pas amoureuse de lui le moins du monde. Elle appartenait, quant aux passions, comme en littérature, à une autre école que celle de René. Il n'y eut pas dans cette nature de chanoinesse caustique la moindre goutte de romantisme. Au contraire, il jaillissait à flots, le romantisme, du cœur de Mme de Duras, et c'est miracle que le plus insatiable des égoïsmes masculins ne soit pas parvenu à dessécher cette source vive d'enthousiasme et d'abnégation.
Et si abondamment douée, avec cela, de toutes les armes de l'intelligence, équilibrée, prudente, raisonnable, raisonneuse, bonne conseillère, pieuse sans bigoterie, lettrée sans pédantisme, royaliste sans fana-