‹ Dames d'autrefoisChapitre 46 sur 57 · CLAIRE DE DURAS · texte numérisé non relu

CLAIRE DE DURAS

un minimum de littérature, reste, entre Adolphe et Dominique, un livre essentiel pour l'histoire de la sensibilité française. Chateaubriand daigna en corriger les épreuves ; c'était bien le moins qu'il devait à la plainte d'une âme que son moi avait dévastée.

M. d'Haussonville a raison de dire qu'elle l'emportait sur lui, même par l'éloquence. Il lui a écrit des monceaux de lettres, affairées, verbeuses, grondeuses, dont la lecture irrite et ennuie. Très précis et très abondant lorsqu'il s'agit d'une démarche à demander, d'une faveur à arracher au pouvoir, on sent à chaque ligne qu'il se tient en garde contre une importunité d'amour. Parfois, ayant accompli à souhait sa tâche d'intendante soumise, elle risque un mot tremblant de reproche. Elle était jalouse. Mme de Mouchy, Mme Récamier, d'autres encore, toutes celles qui étaient belles, lui arrachèrent des cris, aussitôt étouffés. Il lui fallait se contenter de brefs billets jetés comme des aumônes : « Je n'ai point vu d'autres, pas même l'Abbaye. Que dites- vous de cela ? Je suis mieux, Demain, j'irai m'enrhumer chez vous. » Le mot est d'une atroce vérité ; elle n'a eu de lui que ses rhumes. Mme de Staël, elle, avait des colères qui terrifiaient les ingratitudes. Corinne n'aurait jamais consenti à signer cette phrase de Mme de Duras : « Aimer sincèrement donne les vices et les vertus de l'esclavage. »

Après avoir pleuré, Claire do Kersaint écrivait à un ministre pour recommander Chateaubriand. Quelques mois avant sa mort, à l'agonie, elle se disait: « Il va être aux affaires étrangères! a Ne pouvant vivre sans lui, elle s'ingénia à lui trouver toujours des ambassades qui l'éloignaient. Lorsqu'il partit pour Londres, ils eurent ensemble une scène cruelle. Il s'excusa par un froid billet de deux lignes. Elle répondit : « Vous êtes fâché de m' avoir désolée, je le crois bien, tyrannique enfant gâté ! Je suis malade, tant j'étais

IU DAMES D .M rRBPOIS

affligée de votre départ J'ai aie peur que vous no vinssiez pas me dire adieu. Voilà tous mes aimes. Enfin voua étiez là. Et je voudrais encore recevoir vos injures au mime prix. »

l'n coup d'oeil jeté but boii miroir rappelait la duchesse de Duras a l'humilité. A-t-eUe jamais lu, en unr atanoe oubliée, le aecrel de son bérolame ? Six vers, sis adorablea vers qui échappèrent, un aoir de mélancolie, à une dame auteur du uuc-aeptième siècle, Louise de Saint i ntemporaine de La

Fontaine et de Féneion, dont on ignore la vie, s écrit dea madrigaux, dea épitres, des • qui forment «l«-u \ illisibles volumes. Et Boudain, milieu de ce fatras, brille une perle, cette larme, semblable .1 celles qu'a «lu verser Claire de Duras devant sa psyché :

i - [ue \"us me changez p'iur uii^ .mirr b< : Je voudrais voua punir de votre humeur légi

El suivre mua transporta jaloux.

hélas I mou amour désarme ma colère ;

El quand j*' cesse de voua plaire, Je mo trouve cent fuis plus coupable qu^ vous.

DOROTHEE DE COURLANDE

Nous avons eu récemment ces Souvenirs de la duchesse de Dino, où la célèbre Egérie do Talleyrand a su parler d'elle-même sans sévérité. Ce fut une grande dame, une très grande dame, qui joua les premiers rôles de coquette dans la comédie delà politique. Elle avait l'âme européenne. Nous serions tentés de lui reprocher d'avoir eu, étant devenue Française par son mariage, des sympathies pour touslespays de l'univers, sauf pour la France. Cosmopolite d'éducation, Sarmate d'origine, Allemande de cœur, Dorothée de Courlande nous porta toujours une antipathie secrète. On retrouve uno inquiétude rétrospective, en songeant que cette belle sans-patrie fut la conseillère du plénipotentiaire français au congrès de Vienne. Talloyrand avait laissé à la maison sa légitime épouse, cette ex-belle indienne, qui, disait-il, « n'avait jamais eu de l'esprit que comme une rose ». Pendant la plus grande partie de sa carrière, le prince de Bénévent s'était passé fort bien des charmes de l'influence féminine. Il aimait à dire : « Une femme spirituelle compromet souvent son mari; une femme bête ne compromet qu'elle-même. » Il renonça à cette théorie lorsqu'il découvrit chez sa nièce par alliance le génie de la politique. Il devint le plus docile et le plus ravi des oncles. La duchesse de Dino dépassa son maître ; elle fut parfois plus talleyrandienne que Talleyrand lui-même. On sait qu'elle intervint pieusement pour

: . DAMEfl D'AÏ ! RE

obtenir de l'aneion évoque d'Autun un trépas chrétien. Kilo habitua pou .1 peu le vieux pécheur à L'idée de l'extrême-om lion. S'. 'tant trouvée un jour lég ment indisposée, elle réclama les derniers sacrements. Comme Taneyrand s'< tonnait qu'elle eût fait une aussi

e démarche sans une absolue nécessité : 1 voulez-vous .' répondit la du • la fait bon effet

pour les gens , Talleyrand médita la profondeur de cette parole; il s'en Bouvînt à son lu-un' demi Mme de Dino présida au cén monial de m conversion. Après quoi, justement ûère d'avoir sauvé une âme française, aile ne lit plus rien pour la France. Elle quitta !«■ paya des mécréants »-t s'en fut vieillir dans là suave Allemagne de Bon enfa

Pourquoi cette belle et savante personne ne nous aimait-elle point . ''u l'entrevoit dans ses Souotnirg, Elle nous en voulait de Bon mar Si peuinj nue qu'elle lût, Dorothée de Couriande avait car l'espérance d'épouser le prince Czartoryalà ; elle le connaissait à peine, il avait vingt-cinq ans de plus qu'elle, mais il desrendait de> Jagellons. Pourquoi ce rêve aux couleurs de la Pologne ne put-il se réaliser ? Parce que M. deTalleyrand voulut pour un sien ne la plus riche et la plus séduisante des héritières du Nord. Napoléon l'avait envoyé à la cour de Ru chercher une impératrice des Français. Talleyrand s'y occupa beaucoup plus de marier son neveu que de marier son empereur. 11 lit le siège du petit cœur de Mlle Dorothée de Couriande avec la plus délicate 1 ratesse. La pauvrette nous a raconte « l'intrigue secrète qui conduisit sa destinée ». Talleyrand la trompa comme un simple Napoléon. Il se servit d'agents officieux qui vinrent raconter à la jeune fille qu'Adam Czartoryski allait se marier. De dépit, elle consentit à devenir comtesse de Talleyrand-Pcrigord. Les deux fiancés échangèrent ce dialogue, où s'annonce déjà

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Meilhac : « J'espère, monsieur, que vous serez heureux dans lo mariage qu'on a arrangé pour nous. Mais je dois vous dire que je cède au désir de ma mère avec la plus parfaite indifférence pour vous. » Le jeune homme répondit : « Mon Dieu, cela me parait tout naturel. D'ailleurs, moi aussi, je me marie parce que mon oncle le veut, car à mon âge, on aime bien mieux la vie de garçon. » Avoir rêvé d'un Jagelion d'idylle, et se marier ainsi, voilà ce que la nièce de Talleyrand ne nous a jamais pardonné.

Elle a nommé parmi ceux qui jouèrent un rôle dans le louche imbroglio de son mariage un certain comte Batowski, à qui elle semble garder quelque rancune. Mandée par sa mère au château de Lœbikau, Dorothée y trouva ce gentilhomme polonais, qui lui parut « tombé des nues ». Batowski l'entreprit longuement sur les mérites des Talleyrand, oncle et neveu. La duchesse de Dino n'en dit pas plus dans ses Souvenirs. Elle laisse Batowski dans le mystère.

C'en était assez pour mériter au comte Batowski l'intérêt des psychologues. Voici que sa figure s'éclaire. La Revue historique publie sous ce titre : Souvenirs autobiographiques d'un émigré, quelques pages inédites du baron de Vitrolles. Nous devons la divulgation de ce morceau de haut goût à l'éditeur des Mémoires de Vitrolles, M. Eugène Forgues. Ce spirituel érudit connaît son Vitrolles sur le bout du doigt. Vitrolles, qui fut en politique le plus hardi et le plus heureux des amateurs, était confit en finesse ; cancanier comme un émigré et collectionneur d'anecdotes piquantes. En attendant qu'il pût faire la Restauration à lui tout seul, il promenait à travers l'Europe une curiosité de pince-sans-rire. Le hasard le donna pour voisin de campagne à la duchesse de Courlande, mère de la future nièce de Talleyrand. Vitrolles n'était pas homme à négliger les agréments de ce voisinage. Il

DAMES D'AU IKF.

,\,i ,\,- i et enrichil sa colle» tion d'his-

toriettes. Il va Bans dire que doua lui ; toute le

inhabilité d< -■ - médisai l'ailleurs

peut-être d< calomnies. Il résun liée malveil-

Lu,, , un cahier auquel il donna ce titr.- inno-

. en1 : Anecdote courlanda

\ en croire Vitrolles, la duchesse de < eu au comte Batowski do grande I Leur

amitié datait du jour où, député à la Diète de I

bowski •«• .fit enlevé, plus on moins régulièrement, une décision favorable aux prétentions [i i urlande. Lea déj ! ùen1 pron< i

le sens contraire ; Batowski lit recommencer le vote à la hussarde. Entre les deux scrutins, la du< 1 1

lit évanouie. Elle reprit ï, 'li' le baro

\ m rolles, pour ainsi dire dans les bras de son ami. Se

onaissance f ut aussi vive qu'elle était naturel!* Cette gratitude se serait prolongée. Vitrolles vit, non

. attendrissement, la dui le subtil Polo-

nais se promener poétiquement dans les jardins de i bikau. V- -'- •• pas, cher monsieur de Vitrolles, que nous avons l'air de deux bons bourgeois Batowski aurait 'lu être heureux. Les boni i que la duchesse avait pour tout le monde Be tournaient pour lui en témoignage de la plus vive affection. Sa reconnaissance pour le nonce <Ui la Diète de Vara S(. révélait par b s attentions les plus rechercha Il aimail lea beft - éditions : son amie allait elle-même acheter des livres rares à Leipzig. Los dames du château l'accablaient de gentillesses. Il ; i iblait

voir ce que l'on racontait autrefois des aumôniers de couvent, que lea religieuses comblaienl de cajol< et de friandise-. »

Et pourtant. Batowski n'était pas heureux. La duchesse de Courlande dut retourner à Sagan, où l'appelaient ses devoirs conjugaux. Avant de partir

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