DOROTHÉE DE COURLANDE
elle recommanda « bon ami » au baron de Vitrolles. « Il vous aime tant, et il sera si triste !» Un soir, Batowski s'épancha dans le sein du baron. Il s'abandonna à un monologue de mélancolie que Vitrolles trouva « shakespearien ». Le malin Français railla le Polonais fatal, a De quoi vous plaignez-vous ? » lui répétait-il. Batowski fit cette réponse à la Werther : « C'est précisément parce que je n'ai plus rien à désirer que je suis si malheureux ! »
Il n'était pas l'homme des petits bonheurs tranquilles ; il lui fallait les grandes circonstances. On le vit bien lorsque le duc de Courlande ayant trépassé, la duchesse songea à devenir baronne d'Armfeld. Batowski détenait de son amie la promesse de l'épouser dans l'année qui suivrait son veuvage. Vitrolles fournit même sur cet arrangement cette précision : « Elle lui avait signé un dédit de quinze cent mille francs ». Il ajoute : « Suivant un usage assez répandu dans le Nord, et que nos mœurs n'admettraient pas ». Batowski ne manqua point de grandeur d'âme. Il s'effaça devant le baron d'Armfeld. «La duchesse do Courlande n'y consentit qu'avec peine. Elle exigea de lui qu'il acceptât une pension de trois mille ducats, comme une légère compensation, disaitelle, du sacrifice que le comte avait fait d'une manière si généreuse. » Batowski, l'année suivante, épousa la fille d'un banquier.
Tel était Batowski. Homme de famille avant tout, il conserva quand même son dévouement à la duchesse de Courlande II le lui prouva en mariant sa fille au neveu de Talleyrand. On nous parle beaucoup, depuis quelque temps, des vertus patriarcales de l'ancienne aristocratie. L'Anecdote courlandaise nous rend un peu de leur parfum.
J'suis t'i assez la honte du régiment ! » s'écrie un des héros de Courteline. L'ami de Lidoire est un savant artiste du repentir: il goûte à la fuis la joie du remords et l'orgueil du péché. C'est une âme double.
TelleétaitrâmedeZacchariasWerncr, queM.Yierling vient d'analysor subtilement devant la Faculté des lettres de l'Université de Nancy. C'est toute l'Allemagne des premières années du dix-neuvième siècle que M. Vierling évoque dans son livre : une Allemagne rêveuse et troublée, celle de la découverte du romantisme, plus improbable encore que l'utopique Germanie de Tacite. Et Zaccharias Werner nous apparaît comme le revenant d'une planète éteinte.
Singulier et captivant personnage, un aliéné à froid, avec des lueurs de génie. Nous ignorons lamentablement son œuvre. Le drame Martin Luther, au dire de Stendhal, serait « la plus belle pièce depuis Shakespeare ». Il est regrettable qu'on n'ait jamais songé à reprendre, sur une scène parisienne, la courte tragédie fataliste : le Vingt-quatre février ; elle aurait un beau succès d'épouvante. Philarète Chasles, qui fut un curieux explorateur de l'ancienne âme allemande, a parlé de Werner sans charité ; il n'a voulu voir dans le plus romantique des Prussiens qu'une manière de charlatan débraillé. M. Vierling a dans l'esprit plus de mansuétude et d'équité. A force de fréquenter ce diable d'homme, il est parvenu à l'aimer, malgré ses vices, à cause d'eux peut-être. La critique française excelle dans les œuvres de pardon. Elle
dédaigne les généralisations à la Harden. N'empêche que le cabotin des cabotins, le plus effronté fanfaron de vice et de repentir qui ait jamais existé est un natif de Kœnigsberg. Si la terre de France avait fourni un produit semblable, tous les rédacteurs de la Zukunft se voileraient la face et lanceraient la foudre. Qu'il soit permis «au pays de Robert Macaire» de saluer en Zaccharias Werner le plus amusant et le plus scandaleux des Poméraniens. On prête à Lamartine cette définition de Joseph de Maistre : « Un moïse farceur. » Werner a doté l'humanité d'un type plus savoureux encore. L'Allemagne romantique, la pré-Allemagne a lancé cette curiosité psychologique : le mystique rigolard.
« Je suis gourmand, sensuel, capricieux, fantasque, inquiet et impur », a confessé Werner dans son Journal. M. Vierling nous doit la traduction des confessions intégrales de l'illustre converti. Nous verrons alors comment le candide Zacharias alla de la fête à la sainteté en prenant les chemins de traverse. Ce fut tout un raid. Il y eut, dès ses débuts, deux vocations chez Werner : celle des dames et celle du divin. Presque enfant, il a trouvé le moyen de faire la noce à Kœnigsberg ; cela seul suffirait à l'immortaliser. Il a scandalisé Kant. « Je n'ai point la vocation du mariage », reconnaît-il quelque part. Que se serait-il passé, doux Seigneur, s'il l'avait eue ? Werner s'est marié trois fois. A vingt-trois ans, il épousa une personne de mœurs douteuses, qui fit mauvais effet à Kœnigsberg; d'où un premier divorce. Il essaya ensuite d'une certaine demoiselle Y..., qui, a-t-il dit luimême, « avait eu une légion d'amants » et possédait un nombre respectable de thalers ; des malentendus se produisirent. Deuxième divorce. Et enfin troisième mariage avec une honnête Polonaise dont le poète entreprit héroïquement l'éducation intellec-
tu elle et sentimentale. Le sujet était rebelle. La troisième Mme Werner préféra prendre pour professeur de vertu le conseiller Kunth. Werner pensa se fâcher, mais son ami Jean de Mùller, un vrai sage, qui aimait la Providence et les liqueurs, l'invita au renoncement philosophique : « Sépare-toi de ta femme à l'amiable. Dieu t'a donné une plus haute mission. »
Ces joyeux théosophes parlaient de Dieu à propos de tout. « Werner, écrivait Sismondi à la comtesse d'Albany, est, à votre choix, apôtre ou professeur d'amour. » Il causait un jour avec un vieux monsieur très raisonnable, le baron de Voigt. Il lui posa cette question délicate : « Savez-vous ce que l'on aime le mieux dans sa maîtresse ? » L'honnête baron se recueillit un instant, désireux qu'il était de fournir une réponse précise. Werner ne lui laissa point le temps de la réflexion : « C'est Dieu ! » prononça-t-il. « Sans doute ! » répliqua Voigt, abruti et résigné. Il avait pensé à autre chose, ce baron.
Cependant, toujours mystique et toujours sanguin, successivement franc-maçon et Rose-Croix, Werner continuait à être « la honte du régiment ». Entre temps, il écrivait <"e beaux drames nuageux à la louange de l'ascétisme. Comment Mme de Staël n'aurait-elle pas ajouté un passant semblable à &a collection de curiosités ? L'auteur d'Attila fut reçu chez elle, en tout bien tout honneur, avec des égards particuliers. « Notre-Dame de Coppet » lui donna une belle chambre sur le lac. Corinne aurait aimé à faire de Werner le sujet d'une cure spirituelle. Elle n'en eut pas le loisir. Son intéressant malade la quitta au bout de quelques semaines. Il bénit tout le monde avant de partir. Il prit à part Benjamin Constant et lui recommanda d'abord de ramener Mme de Staël à Dieu et ensuite de répandre en France l'esprit religieux. Benjamin se laissa confier ces deux
mandats sans promettre formellement de les remplir. A Coppet, malgré sa tabatière gigantesque, ses redingotes crasseuses et son nez de priseur, Werner avait plu infiniment.
Il plut moins à Weimar. Très humble en face de Gœthe, il eut d'abord quelque succès. Il exaspérait et divertissait l'Olympien. Gœthe daigna faire jouer sur le petit théâtre de Weimar Wancla, reine des Sarmates. Il y eut souper après la représentation. Les jeunes filles embrassèrent le poète. Une tradition — hélas ! peut-être inexacte — prétend qu'on servit une hure de sanglier ; Gœthe aurait détaché la couronne de lauriers qui embellissait cette pièce de charcuterie et l'aurait posée sur la tête de son hôte. Admirable et profond symbole. Gœthe était très renseigné sur les procédés de prédication dont se servait le doux romantique. Les petites bourgeoises de Weimar furent abondamment catéchisées. Quant aux dames de la haute coterie intellectuelle, elles écoutaient avidement la parole sainte. Elles étaient réunies un jour, pour entendre l'apôtre. Comme il tardait, elle* eurent l'imprudence de l'envoyer chercher par une femme de chambre. Peu d'instants après, la pauvrette fit irruption dans la salon, et raconta, larmoyante eWiécoiffée... (Voir Schutze : Weimar Album, passim.)
Cette aventure jeta un froid. Les douairières et les conseillers auliques s'affligèrent. Gœthe n'insista point pour garder Werner plus longtemps. « C'est un matou ! » disait gentiment le grand-duc. Quant à Gœthe, il préparait déjà la définition qu'il devait donner plus tard : « Monsieur Werner, un poète dégoûtant ! »
Ce jugement do Gœthe fut prononcé, avec moins d'autorité et plus de candeur, par une aubergiste provençale. Tandis que Zaccharias, plus avide de sainteté
que jamais, se rendait à Rome, il fit halte dans une auberge des environs d'Aix. Tout permet de supposer qu'il y entreprit la conversion des chambrières. Le lendemain matin, tandis qu'il montait en diligence, la bonne hôtesse eut cette vue psychologique : « C'est ce vieux-là qui est le plus débauché ! » Cette hôtelière n'avait pas lu la légende de Tannhaauser ; elle ignorait que son auberge, située sur la route de Rome, venait de représenter une des stations du Venusberg.
La grâce attendait Zaccharias dans la Ville Eternelle. Elle ne le toucha point immédiatement. On s'amusait ferme, dans la Rome de Napoléon : « Persécuté, s'écrie Werner, toujours fidèle au vieux péché, j'ai péché honteusement sur les collines sacrées, j'ai déshonoré Rome ! » Mais à Naples, il vit se liquéfier le sang de saint Janvier. La vérité, qu'il avait cherchée partout, même à Paris, dans les galeries du Palais- Royal, lui apparut enfin. Sa conversion fut édifiante. Il se fit prêtre, puis moine. Il devint et santo Wernero. Tout arrive. Il confessa, il prêcha. A Vienne, pendant le Congrès, les dames dînaient à six heures pour ne rien perdre de ses sermons. De temps en temps, afin de mieux édifier l'auditoire, le bouffon vieilli racontait une anecdote polissonne. Poète quand même, ce singulier sermonnaire trouvait parfois d'admirables cris. Il cabotina jusqu'au tombeau.
M. Vierling, sans être jamais dupe, a su être miséricordieux: à cette pauvre âme. Notre impure race française n'aurait jamais pu produire un mystique d'aussi forte santé.
ANGELIGA KAUFMANN
Il existe encore des âmes pieuses pour songer à Angelica Kaufmann, qui apparut à nos arrièregrands-pères comme une Muse exilée ici-bas. Les riverains du lac de Constance viennent de célébrer le centenaire de cette illustre oubliée. On a réuni dans le Landesmuseum de la jolie ville autrichienne de Bregenz, toute une galerie des peintures et des dessins d'Angelica. Un de nos amis, qui a eu l'heureuse chance de visiter cette collection, nous en parle sinon avec enthousiasme, du moins avec le plus sincère attendrissement. Les organisateurs d'expositions rétrospectives ont à vaincre deux difficultés contradictoires : ils peuvent craindre de ne pas réunir assez d'œuvres représentatives du maître que l'on veut honorer ; ils doivent aussi redouter d'en trouver trop. Il y aurait, nous dit-on, à Bregenz, quelques Kaufmann discutables. Devons-nous en conclure qu'il se fabrique en un coin perdu de l'univers, de faux tableaux d' Angelica ? Ce serait une fière réponse à ceux qui prétendent que la gloire de cette femme charmante est désormais la proie du néant. Mais peut-on falsifier Angelica ? Pour donner l'illusion de sa manière, la scélératesse ne saurait suffire. Il y faut encore cette divine candeur dont le secret est à jamais perdu. Marie-Anne-Catherine- Angélique Kaufmann incarne adorablement un idéal aboli. Dès l'enfance, elle choisit le génie comme loi de sa destinée. A onze ans, elle faisait le portrait d'un évêque et lisait Homère. Son père, qui était peintre avec moins de talent que de ferveur, l' élevait pour la gloire. Elle devint très belle, d'une beauté tyrolienne, tendre et robuste, blonds cheveux épais et regards d'azur. Telle qu'elle nous apparaît dans son portrait
des Offices, c'est une vierge alpestre selon le canon Winckelmann, une nymphe échappée des mythologies de Raphaël Mengs. Elle chantait délicieusement ; des amis lui conseillèrent d'entrer au théâtre. Elle hésita un instant. Une estampe nous la montre entre la Musique et la Peinture qui toutes deux la sollicitent ; elle laissa la lyre pour le pinceau. A Londres, elle enchanta la ville et la cour par ses talents et par sa beauté. Reynolds la peignit ; on dit qu'il l'aima. Angelica dédaigna-t-elle l'hommage du célèbre peintre ? Toute à l'art dont elle était prêtresse, elle attendait patiemment que son cœur eût parlé. Il parla enfin. Angelica avait alors vingt-sept ans. Un jeune gentilhomme, qu'on appelait Frédéric de Horn, et qui se disait Suédois, faisait fureur dans l'élégance anglaise par ses grâces cavalières. L'amour s'empara victorieusement d' Angelica. Il avait suffi à ce Suédois de paraître. Un seul de ses regards avait fait fondre ces neiges d'Helvétie sous lesquelles la chaste bacchante cachait ses ardeurs. On les maria. Hélas ! presque au lendemain des noces, la comtesse de Horn, découvrait que son époux n'était ni comte, ni Horn, ni Frédéric, pas même Suédois. Elle avait pour mari un ancien laquais, le plus effronté des larrons d'amour. Angelica pensa en mourir. Elle chassa le drôle et remplit Londres de ses gémissements d'Ariane mystifiée. Mais si imposteur que fût le pseudo-comte de Horn, il y avait un point sur lequel il ne mentait pas : le misérable était beau. En fuyant, le meurtrier laissait la flèche empoisonnée au cœur de la victime. On prétend qu' Angelica regretta toujours secrètement de n'avoir point été abusée jusqu'au tombeau. Dès lors elle fit énormément de peinture et n'aima plus que dans Virgile et dans Homère. L'infâme union ayant été rompue, elle consentit à épouser le bon peintre vénitien Zucchi, le plus discret de ses adorateurs. Zucchi excellait à